Algérie-Niger : le Parlement vote l'envoi de troupes à Madama, une première depuis 1973
Dimanche 25 octobre, les deux chambres du Parlement algérien ont voté l'envoi de soldats au Niger, sur l'ancienne base française de Madama. C'est le premier déploiement officiel de l'armée algérienne à l'étranger depuis 1973. Alger invoque la protection de ses intérêts énergétiques, Niamey n'avait pas encore pris la parole. Ce que l'on sait, ce que l'on ignore, et ce que cela change pour le Sahel.
Un vote unanime, mais aucun soldat sur place
Dimanche 25 octobre 2026, le Conseil de la nation s'est prononcé le matin, à huis clos. L'Assemblée populaire nationale a suivi l'après-midi. Dans les deux chambres, le vote a été unanime parmi les votants, selon le communiqué du Parlement. Il portait sur la notification du président Abdelmadjid Tebboune concernant l'envoi d'unités de l'Armée nationale populaire au Niger.
La Constitution de 2020 exige pour cela l'accord des deux tiers de chaque chambre (article 91, alinéa 2). C'est la première fois que cette disposition est activée. Le dernier engagement algérien hors des frontières remonte à 1973, au Proche-Orient : cela fait 53 ans.
Le communiqué nomme un lieu : la base de Madama, dans le nord du Niger, près de la frontière libyenne, sur le site d'une ancienne base française de l'opération Barkhane. Sur le terrain, rien n'a encore bougé. Une source sécuritaire nigérienne a indiqué à l'AFP qu'aucune troupe n'était arrivée. Ni les effectifs ni la durée n'ont été annoncés.
Huit mois pour passer du dégel diplomatique à l'engagement militaire
En avril 2025, l'armée algérienne abat un drone malien. Le Mali, le Niger et le Burkina Faso rappellent leurs ambassadeurs, Alger retire les siens. Le dégel avec Niamey commence au début de 2026 : l'ambassadeur nigérien reprend son poste à Alger le 12 février et l'ambassadeur algérien est renvoyé à Niamey, et le général Abdourahamane Tiani est reçu à Alger les 15 et 16 février.
Le rythme s'accélère à l'été. Le 9 août, Alger remet à l'armée nigérienne quatre hélicoptères, deux Mi-171 et deux Mi-24. Dans la nuit du 28 au 29 août, des militaires, dont des éléments des forces spéciales, ouvrent le feu près du palais présidentiel et de l'aéroport de Niamey. Le 30 août, quatre Su-30 algériens, un avion de transport et un ravitailleur se posent sur la base aérienne 101. Le 21 octobre, à Alger, le ministre nigérien de la Défense, le général Salifou Mody, signe un protocole d'accord militaire avec le chef d'état-major algérien, le général Saïd Chanegriha. Quatre jours plus tard, le Parlement vote.
Le pétrole explique une partie du déploiement, pas toute la carte
Alger avance la protection de ses intérêts énergétiques. Des parlementaires cités par la presse algérienne, repris par Anadolu, évoquent les projets pétroliers de Sonatrach au Niger. L'enjeu est réel. Le bloc de Kafra couvre 23 737 km2 et recèlerait plus de 260 millions de barils, d'après les autorités nigériennes. Cet été, ENAFOR, filiale de Sonatrach, y a lancé le forage d'un puits d'exploration prévu jusqu'à 3 900 mètres, à environ 85 km de la frontière algérienne. Le projet de gazoduc transsaharien traverse lui aussi le Niger.
Reste un décalage de géographie. Kafra touche la frontière algérienne, Madama la frontière libyenne. Soit la mission dépasse la garde des puits, soit le lien reste à expliquer. Le site marocain le1.ma, qui cite Le Monde, note que des groupes armés hostiles au pouvoir nigérien ont des bases de repli dans le sud libyen. Moroccomail situe Madama à environ 263 km d'un site libyen associé aux forces de Khalifa Haftar. Ces deux médias viennent de Rabat, en rivalité directe avec Alger : à lire avec prudence. L'insécurité du Nord, elle, est documentée : selon l'AFP, Assamaka subit des attaques jihadistes à 15 km de la frontière algérienne.
Alger parle d'une demande nigérienne, Niamey n'a pas encore répondu
Pour Alger, tout se fait à la demande des autorités nigériennes. C'est le point décisif, et il reste à confirmer. Dimanche, les autorités militaires nigériennes n'avaient pas encore communiqué. Niamey a pourtant remercié Alger à plusieurs reprises, notamment pour son soutien face à la tentative de déstabilisation d'août.
Le sujet est délicat. Le CNSP a fait du départ des troupes étrangères le symbole de la « souveraineté retrouvée et effective ». Une armée africaine voisine, invitée dans un cadre bilatéral, ne ressemble pas à Barkhane, et la nuance compte. Elle ne dispense pas de poser la question du statut : qui commande, pour combien de temps, avec quel contrôle nigérien ? À Niamey, selon Fides, la base aérienne 101 abrite déjà le contingent d'Africa Corps, le quartier général de la force unifiée de l'AES et une mission militaire italienne. Quant à Madama, ancienne base française de Barkhane, elle accueillerait désormais des soldats algériens, ce qui ne passera pas inaperçu.
Pour Alger, un virage de doctrine
En août 2023, le président Tebboune rejetait catégoriquement toute intervention militaire étrangère au Niger, et Alger défendait une sortie de crise pacifique après le coup d'État contre Mohamed Bazoum. Trois ans plus tard, son armée s'apprête à s'y installer, à l'invitation du pouvoir issu de ce coup. Pour le chercheur Abdellah Akir, c'est une « évolution majeure de la doctrine de défense algérienne », jusque-là fondée sur la non-intervention hors des frontières.
Début octobre, devant la presse nationale, le président algérien avait donné le ton : « Nous protégerons le Niger quoiqu'il arrive ». Il avait aussi vu dans la mutinerie du 28 août une provocation visant Alger, puisqu'elle a éclaté au lendemain de la visite du Premier ministre nigérien en Algérie. Il n'a désigné aucun responsable. Les autorités nigériennes, elles, ont pointé la France, sans que nos recherches aient retrouvé de preuve publique.
Ce que l'AES et le Sahel vont lire dans ce vote
Le vote bouscule l'équilibre de l'AES. En 2025, les trois États s'étaient rangés derrière Bamako contre Alger. Aujourd'hui, Niamey avance seule sur ce terrain. RFI relevait en février que les relations restaient glaciales entre Bamako et Alger, une situation à actualiser. Nous n'avons trouvé aucune réaction publique de Bamako ni de Ouagadougou au vote du 25 octobre.
Un précédent invite à la mesure. En septembre 2023, l'Assemblée burkinabè avait voté à l'unanimité l'envoi de troupes au Niger, et aucun soldat burkinabè n'y était alors présent. Un vote donne un cadre légal, il ne dit pas ce qui arrivera sur le terrain.
Pour le Niger, l'équation a deux faces. Le pays gagne l'appui militaire d'un voisin puissant, alors que les attaques jihadistes continuent dans le nord. Mais une présence liée à des projets pétroliers pose une question que personne n'a tranchée publiquement : qui protège quoi, et au profit de qui ?
Ce qu'il faut surveiller maintenant
Quatre signaux diront ce que ce vote change vraiment : la publication du protocole du 21 octobre, avec une prise de parole officielle de Niamey ; l'arrivée effective des soldats à Madama et leur nombre ; les réactions de Bamako, de Ouagadougou et des autorités libyennes ; et l'usage réel du dispositif, entre protection du pétrole, contrôle de la frontière libyenne et appui aux forces nigériennes.
La question de fond reste ouverte. Une armée africaine invitée par l'État nigérien répond-elle à l'exigence de souveraineté, ou la déplace-t-elle ? Habitants du nord du Niger, lecteurs, observateurs de la région : dites-nous ce que vous en pensez.
Commentaires
Aucun commentaire pour le moment. Soyez le premier à réagir !