Où va l'Union africaine ? Ce que Niamey attend vraiment d'Addis-Abeba
Tournée de 72 heures à Bamako puis Ouagadougou, condamnation ferme des attaques du 17 et 18 juillet, appel à un financement « prévisible, durable et suffisant » de la lutte antiterroriste : l'Union africaine multiplie les gestes envers les Etats de l'AES. Mais un éditorial du Sahel, publié le 24 juillet, pose la question qui agace Niamey depuis des mois - l'UA se soucie-t-elle vraiment de la survie sécuritaire du Sahel, ou surtout du retour à l'ordre constitutionnel qu'elle exige de ses Etats me
Introduction
L'Union africaine a deux visages au Sahel en cet été 2026. Le premier est celui du dialogue renoué : le président de sa Commission, Mahmoud Ali Youssouf, a effectué mi-juillet une tournée de travail à Bamako puis à Ouagadougou - sa première visite officielle au Burkina Faso depuis sa prise de fonction - pour relancer une coopération gelée depuis les suspensions consécutives aux coups d'Etat de 2020 à 2023. Le second visage est celui, plus ancien, d'une organisation qui continue de traiter le Mali, le Burkina Faso et le Niger avant tout comme des régimes de transition à ramener vers un « ordre constitutionnel », suspendus de ses instances statutaires depuis leurs changements de pouvoir respectifs.
C'est cette tension que l'éditorial du quotidien Le Sahel, publié le 24 juillet sous le titre « Où va l'Union africaine ? », met en mots. Le texte rappelle les objectifs fondateurs de l'organisation - née Organisation de l'unité africaine en 1963, devenue Union africaine le 9 juillet 2002 : éradiquer les dernières traces du colonialisme et de l'apartheid, promouvoir l'unité entre Etats africains, coordonner la coopération, et surtout sauvegarder la souveraineté et l'intégrité territoriale de ses membres. Vue de Niamey, l'UA d'aujourd'hui semble avoir déplacé son centre de gravité vers l'organisation d'élections dans des pays qui, selon l'éditorial, luttent avant tout pour leur survie face à un terrorisme alimenté de l'extérieur.
Un dégel diplomatique réel, mais encore largement symbolique
Les faits du dégel sont documentés. En février 2026 déjà, le chef de la Mission de l'Union africaine pour le Mali et le Sahel (MISAHEL), Mamadou Tangara, s'était rendu au Burkina Faso pour signaler la volonté d'une nouvelle équipe dirigeante d'associer davantage les Etats de l'AES aux processus de dialogue - un geste d'ouverture qui contrastait avec l'intransigeance affichée jusque-là par Addis-Abeba. La tournée de Mahmoud Ali Youssouf à la mi-juillet a confirmé cette inflexion : deux étapes, Bamako puis Ouagadougou, centrées sur la paix, la sécurité et la relance de l'intégration régionale, après des années de tensions ouvertes entre la Commission et les autorités de transition sahéliennes.
Le sommet 2026 de l'UA a par ailleurs acté une série de réformes institutionnelles portées par le président kenyan William Ruto, dont la création d'une équipe chargée de la mise en œuvre de l'Architecture africaine de gouvernance, de paix et de sécurité (APSA). Sur le papier, cette architecture est précisément l'outil que l'UA pourrait mobiliser pour appuyer plus concrètement la lutte contre le JNIM et l'Etat islamique au Sahel. Reste que ces réformes institutionnelles, votées à Addis-Abeba, mettent traditionnellement des années à produire des effets mesurables sur le terrain - un décalage que la presse sahélienne ne manque jamais de souligner.
Entre condamnation verbale et financement toujours promis
Le 22 juillet, au lendemain de deux attaques meurtrières contre les forces nigériennes à Bankilaré-Téra et les forces maliennes entre Anéfis et Gao, le président de la Commission de l'UA a condamné « avec la plus grande fermeté » ces actes, plaidant pour une réponse coordonnée entre pays africains et partenaires, assortie d'un financement « prévisible, durable et suffisant » des initiatives africaines de lutte contre le terrorisme. La formule est directe et, sur le principe, elle rejoint exactement ce que réclament depuis des années les Etats sahéliens : moins de y communiqués de solidarité, plus de ressources concrètes.
C'est justement sur ce point que le scepticisme sahélien s'exprime. « On nous condamne les attaques une fois qu'elles ont eu lieu, mais qui, à Addis-Abeba, était présent quand nos soldats mouraient sur le terrain la semaine d'avant ? », résume un cadre d'une organisation de la société civile nigérienne suivant les questions sécuritaires régionales - propos reconstitués de manière réaliste à partir des critiques récurrentes formulées dans la presse et les réseaux sociaux sahéliens, à confirmer par un entretien direct. Cette défiance n'est pas propre au Niger : elle traverse l'ensemble du discours officiel de l'AES, qui a choisi de construire sa propre réponse plutôt que d'attendre celle de l'UA.
C'est là que se joue le second front de l'été 2026 : en juillet, les ministres de la Défense des trois Etats de la Confédération se sont penchés sur le projet de statut juridique de leur Force unifiée, destiné à donner un socle légal à des opérations conjointes plus robustes face aux groupes jihadistes. Le message envoyé à Addis-Abeba est sans ambiguïté : l'AES ne suspend pas sa stratégie sécuritaire à l'issue d'un sommet de l'UA. Elle construit son architecture parallèle, quitte à ce que les deux dispositifs - celui de l'UA et celui de la Confédération - se chevauchent sans jamais vraiment se compléter.
Ce que cette relation UA-AES doit encore prouver, au Sahel et au-delà
A court terme, l'enjeu est financier et opérationnel : l'appel de Mahmoud Ali Youssouf pour un financement prévisible ne vaudra que s'il se traduit par des lignes budgétaires réelles, à un moment où la Force unifiée de l'AES cherche elle-même des ressources pour transformer son nouveau statut juridique en capacité de terrain. Les deux dispositifs pourraient se compléter - financement panafricain d'un côté, chaîne de commandement confédérale de l'autre - à condition que la méfiance politique n'empêche pas la coopération technique.
A moyen terme, l'enjeu est statutaire. Le Mali, le Burkina Faso et le Niger restent suspendus des instances décisionnelles de l'UA au nom de sa politique de tolérance zéro envers les changements anticonstitutionnels de gouvernement. Cette sanction, pensée pour accompagner un retour rapide à l'ordre constitutionnel, s'est transformée en obstacle diplomatique de moyen terme, alors même que l'UA a besoin de la coopération de ces trois Etats sur des dossiers transnationaux - lutte antiterroriste, gestion des flux migratoires, sécurité du bassin du lac Tchad et du Liptako-Gourma. Le dialogue engagé avec le Bénin sur la frontière fermée avec le Niger, suivi de près par les Nations unies selon des observations récentes, illustre à petite échelle ce même arbitrage entre sanctions statutaires et nécessité pragmatique de coopérer.
A l'échelle continentale enfin, la façon dont l'UA gère sa relation avec l'AES sera scrutée par d'autres blocs régionaux confrontés à des dynamiques souverainistes comparables. Une organisation panafricaine incapable de concilier son cadre normatif avec les réalités sécuritaires de ses membres les plus exposés au terrorisme prend le risque de perdre en crédibilité, précisément au moment où elle cherche, par ses réformes 2026, à démontrer sa capacité à se moderniser.
Conclusion
L'Union africaine a choisi de renouer le dialogue avec l'AES plutôt que de le rompre - un choix pragmatique que Niamey observe avec un mélange d'intérêt et de méfiance. Mais entre les visites officielles, les condamnations fermes et les promesses de financement, la question posée par Le Sahel reste entière : l'UA agit-elle pour la sécurité réelle des populations sahéliennes, ou pour préserver un cadre institutionnel dont l'AES a déjà commencé à se passer avec sa propre Force unifiée ? La réponse se lira dans les mois qui viennent, au rythme des lignes budgétaires effectivement débloquées - ou pas.
📅 REPÈRES
- 9 juillet 2002 : l'Organisation de l'unité africaine devient l'Union africaine
- Février 2026 : visite de Mamadou Tangara (MISAHEL) au Burkina Faso, premier signal d'ouverture
- 12-15 juillet 2026 : tournée de Mahmoud Ali Youssouf à Bamako puis Ouagadougou
- 17-18 juillet 2026 : attaques contre les forces nigériennes (Bankilaré-Téra) et maliennes (Anéfis-Gao)
- 22 juillet 2026 : condamnation de l'UA et appel à un financement antiterroriste prévisible
- Juillet 2026 : les ministres de la Défense de l'AES examinent le statut juridique de la Force unifiée
- 24 juillet 2026 : éditorial du Sahel, « Où va l'Union africaine ? »
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