Burkina Faso : 840 milliards de FCFA pour une nouvelle offensive agropastorale, la souveraineté alimentaire malgré la guerre
Le 30 juillet 2026, le gouvernement burkinabè a acté la suite de son offensive agropastorale, hydraulique et halieutique, un programme de 839,99 milliards de francs CFA financé entièrement sur fonds propres. La première phase a fait bondir la production céréalière de 20 % et créé 91 000 emplois. Mais elle s'est jouée pendant que l'insécurité privait des centaines de milliers de paysans de leurs terres.
Lancée en 2023 par le capitaine Ibrahim Traoré, l'Offensive agropastorale, hydraulique et halieutique (OAPH) répondait à un constat simple : un pays sahélien qui importe une partie de sa nourriture alors qu'il pourrait la produire s'expose deux fois, à la faim et à la dépendance. Trois ans plus tard, le 31 juillet 2026, le secrétaire technique du programme, Amos Kienou, a présenté à Ouagadougou un bilan que les autorités qualifient d'historique. Le lendemain de cette conférence, le Conseil des ministres avait déjà validé la suite : l'OAPH 2026-2028, dotée d'un budget presque triplé par rapport à la première phase.
Une première phase qui a dépassé ses objectifs, sauf sur le poisson
Entre 2023 et 2025, l'État a mobilisé 273,99 milliards de francs CFA sur les filières vivrières et animales. Résultat : plus d'un million de tonnes de riz paddy produites, près de 2,7 millions de tonnes de maïs, plus de 18 millions de volailles, une production céréalière en hausse de 20 %, une contribution au PIB estimée à 4,67 % et 91 000 emplois créés. Le cheptel a aussi bénéficié d'un programme d'amélioration génétique, avec environ 16 000 vaches inséminées et 710 vaches gestantes de races performantes distribuées aux producteurs. Seul bémol assumé par les autorités : la pêche, avec 58 476 tonnes produites, n'a atteint que 58 % de l'objectif initial de 100 000 tonnes.
Sur cette base, l'OAPH 2026-2028 vise plus haut : 839,99 milliards de francs CFA, entièrement financés sur les ressources propres de l'État, pour 125 000 emplois annoncés et une hausse de 40 % des productions agropastorales et halieutiques. Le programme s'étend désormais à 20 filières réparties en trois catégories, huit prioritaires (riz, lait, soja, sésame, arachide, blé, manioc, karité), six à consolider et six émergentes comme le cacao, l'ananas ou le palmier à huile. Il s'ouvre aussi à l'hydraulique, avec un volet sur l'accès à l'eau potable en zone urbaine et périurbaine, et vise 300 000 têtes de bovins par an livrées aux abattoirs pour muscler les exportations de viande.
Sur le terrain, une reconquête des terres pied à pied
Ces chiffres nationaux cachent une réalité plus rugueuse. Depuis 2020, environ 400 000 hectares de terres sont sortis de culture dans les zones les plus exposées à l'insécurité, repris par la brousse. Le Burkina compte aujourd'hui plus de 2,1 millions de déplacés internes, soit environ 10 % de la population, dont près de 37 % souffrent de faim aiguë selon les organisations humanitaires présentes sur le terrain. Dans le Sourou, l'agriculteur Sounsoura Coulibaly a dû réduire ses emblavures de 18 à 15 hectares cette saison, une décision directement liée à la situation sécuritaire de sa localité.
C'est là que l'offensive agropastorale prend un autre sens, moins statistique. Dans la région de Yaadga, l'aménagement de bas-fonds rizicoles au profit des déplacés et des populations hôtes a permis à des producteurs comme Abdoulaye Ouédraogo de retrouver une parcelle. « La physionomie des plantes nous donne déjà satisfaction », confiait-il en observant sa récolte de riz. Des dispositifs similaires existent pour l'élevage : Aminata Diallo, présidente de l'association d'éleveurs ANDAL & PINAL, défend une approche agroécologique pour les déplacés, estimant que « l'agroécologie permet aux déplacés de reconstruire des moyens d'existence durables ». Localement, les autorités négocient aussi directement avec des propriétaires terriens pour libérer des hectares au profit des familles déracinées, une centaine ou deux à la fois, loin des grands chiffres nationaux.
840 milliards sans un centime extérieur, un pari à la mesure du contexte
Ce qui distingue la nouvelle offensive de la précédente n'est pas seulement son ampleur budgétaire, mais l'insistance des autorités sur un financement entièrement domestique, dans un pays qui mène simultanément une guerre contre des groupes armés. Le gouvernement y voit une démonstration de souveraineté économique, dans la même veine que ses choix diplomatiques récents. Amos Kienou a lui-même tiré les leçons de la première phase : l'aménagement communautaire des bas-fonds fonctionne, le suivi rapproché des investissements améliore l'efficacité, et des cultures jusque-là marginales comme le cacao ou l'ananas se révèlent viables sur le sol burkinabè. Des réformes institutionnelles ont accompagné cette dynamique, avec la restructuration de la SONAGESS et la création de nouvelles structures comme la SOBIMAP, la CAMVET ou le Conseil burkinabè des filières.
Reste que la question foncière demeure, de l'aveu même des acteurs de terrain, l'un des principaux verrous du développement rural burkinabè, entre pression démographique, changement climatique et insécurité persistante. Certaines régions du centre, du sud et de l'ouest ont vu leurs conditions sécuritaires s'améliorer depuis 2024, redonnant aux ménages un accès plus large aux champs. D'autres, comme le Sourou, restent marquées par des incidents sécuritaires réguliers.
En trois ans, le Burkina Faso a prouvé qu'il pouvait faire progresser sa production alimentaire malgré la guerre, pas grâce à son absence. La nouvelle offensive mise sur cette dynamique, avec un budget presque triplé et des ambitions élargies à l'eau et à de nouvelles filières. La vraie question n'est plus de savoir si le pays peut produire davantage, la première phase l'a démontré, mais si cette production peut atteindre les zones où l'insécurité continue de chasser les paysans de leurs terres. À surveiller dans les mois qui viennent : le rythme de récupération des 400 000 hectares laissés en friche, et la capacité de l'État à tenir un financement à 100 % domestique si le contexte sécuritaire venait à peser davantage sur les recettes publiques.
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