Niger : campagne nationale contre la désinformation et les fausses nouvelles

Face à une vague de désinformation sans précédent, le ministère de la Communication et des organisations de la société civile lancent une vaste campagne de sensibilisation. L'objectif : éduquer les Nigériens aux dangers des fausses nouvelles tout en promouvant l'accès à une information fiable. Entre nécessité démocratique et risque de restriction des libertés, la lutte contre la désinformation soulève des questions cruciales.

Niger : campagne nationale contre la désinformation et les fausses nouvelles

Introduction : Quand la rumeur devient une arme

Au Niger comme ailleurs en Afrique, la désinformation est devenue un enjeu majeur. Depuis le coup d'État du 26 juillet 2023, le pays a fait face à une vague de fausses nouvelles sans précédent. Via WhatsApp, Facebook, Twitter et autres plateformes, des informations erronées circulent à une vitesse fulgurante, créant confusion, tensions et parfois même violences.

"Dans un contexte politique instable, de nombreuses fausses informations circulent rapidement, notamment par WhatsApp", constate Alhassane Abdou Mahamane, rédacteur en chef de Studio Kalangou. "La désinformation est massive et savoir identifier les informations authentiques représente un enjeu."

C'est dans ce contexte que le ministère de la Communication, en partenariat avec des organisations de la société civile, a lancé une campagne nationale de sensibilisation. L'ambition est claire : éduquer la population sur les dangers de la désinformation et promouvoir l'accès à une information fiable. Mais dans un pays où l'espace médiatique se rétrécit et où la suspicion envers les médias internationaux est forte, cette initiative soulève autant d'espoirs que d'interrogations.

Partie 1 : Une stratégie nationale pour combattre les fausses nouvelles

En octobre 2025, le ministre de la Communication et des Nouvelles Technologies de l'Information, Adji Ali Salatou, a officiellement installé deux comités stratégiques. Le premier est chargé d'élaborer la Politique Nationale de Communication 2026-2035. Le second, qui nous intéresse particulièrement ici, travaille sur une stratégie nationale de renforcement de l'intégrité de l'information et de lutte contre la désinformation.

"Cette stratégie visera à promouvoir une culture de la vérification des faits, à renforcer les capacités des médias et des citoyens, et à établir des mécanismes de détection et de riposte efficaces", a expliqué le ministre. La mission du comité est ambitieuse : diagnostiquer l'état de l'écosystème informationnel nigérien, identifier les principales menaces liées à la manipulation de l'information, et proposer des mesures concrètes et durables.

Ce qui est intéressant, c'est la composition de ces comités. Ils réunissent des représentants de l'État, des professionnels des médias, des juristes, des acteurs du numérique et des organisations de la société civile. Une approche inclusive qui vise à refléter la diversité des voix et d'expertises.

Des campagnes de terrain ont déjà démarré. À Maradi, en octobre 2025, le gouverneur de la région a lancé une initiative de sensibilisation des jeunes sur trois thématiques interconnectées : la désinformation, le harcèlement en ligne et la prévention de l'extrémisme violent. L'idée est simple mais puissante : faire des jeunes les premiers acteurs du changement.

"Face à ce défi, nous jeunes nigériens devons prendre nos responsabilités pour rendre plus hygiéniques les réseaux sociaux", a déclaré un représentant du Conseil National de la Jeunesse. "Nous devons être à la fois les sentinelles de la vérité, les ambassadeurs de la tolérance et les bâtisseurs de la paix."

Début janvier 2026, l'Observatoire National de la Communication (ONC) a poursuivi cette dynamique en organisant une série de rencontres avec les acteurs clés de l'espace numérique : blogueurs, influenceurs, presse en ligne. Les échanges ont porté sur la création d'un cadre fédérateur pour les web-activistes, la lutte contre la désinformation et les discours haineux, et la mise en place d'un cadre juridique évolutif.

Partie 2 : Studio Kalangou et la bataille pour une information fiable

Si le gouvernement joue un rôle central dans cette lutte, il n'est pas le seul acteur. Des médias indépendants comme Studio Kalangou se battent quotidiennement pour offrir une information vérifiée et non partisane.

Studio Kalangou, média de la Fondation Hirondelle, émet depuis 2016 des programmes quotidiens d'information en cinq langues (français, haoussa, zarma, tamashek et peulh) sur un réseau de 30 radios partenaires. Son ambition : informer et faire dialoguer les différentes composantes de la société nigérienne.

La reconnaissance de son travail ne fait aucun doute. Studio Kalangou est devenu le premier média africain certifié par la Journalism Trust Initiative (JTI), une norme internationale mise en place par Reporters Sans Frontières pour lutter contre la désinformation. Une certification qui salue la qualité du travail journalistique et le respect de standards éthiques stricts.

Selon une étude d'audience de 2023, 42% de la population nigérienne écoute Studio Kalangou au moins une fois par semaine. Surtout, 74% des auditeurs accordent une confiance absolue aux informations diffusées. Dans un paysage médiatique marqué par la méfiance, ces chiffres sont éloquents.

Face à la prolifération des fausses nouvelles, Studio Kalangou a développé plusieurs stratégies. D'abord, une rubrique "Fact-checking" qui vérifie et démonte les fausses informations circulant sur les réseaux sociaux. Ensuite, un "Club WhatsApp" qui permet de toucher directement un public jeune et urbain avec des informations vérifiées, là où circulent justement le plus de rumeurs.

"Pour répondre à la forte croissance de l'utilisation des réseaux sociaux au Niger, nous avons développé notre présence sur WhatsApp", explique la direction du média. "Avec des informations vérifiées, cela nous permet de toucher un public qui écoute moins régulièrement la radio."

Partie 3 : Entre nécessité et vigilance, un équilibre délicat

Mais la lutte contre la désinformation soulève des questions épineuses. Le ministre Adji Ali Salatou l'a bien compris : "Il ne s'agit pas de restreindre la liberté d'expression, bien au contraire. L'objectif est de la défendre en garantissant à chacun l'accès à une information fiable, contrôlable et diversifiée."

Le défi, c'est de trouver le juste équilibre. Car si personne ne conteste la nécessité de combattre les fausses nouvelles, les moyens pour y parvenir peuvent devenir problématiques. Partout en Afrique, on a vu des gouvernements utiliser la "lutte contre la désinformation" comme prétexte pour museler l'opposition et contrôler l'espace médiatique.

Le contexte nigérien rend cette vigilance d'autant plus nécessaire. Depuis le coup d'État de 2023, l'espace d'expression s'est rétréci. La suspension de diffusion de RFI et France 24, accusés d'être des "instruments de promotion de la politique étrangère de la France", illustre cette tension. La dissolution de plus de 1 200 ONG pour "non-respect de la législation" alimente les craintes d'un durcissement généralisé.

"On observe une restriction des espaces d'expression et des libertés et droits civils, qui inquiètent les acteurs de la société civile et les défenseurs des droits humains", note un rapport de la Fondation Hirondelle. "La pression accrue sur les médias nuit à la qualité du traitement de l'information, tandis que les rumeurs et la désinformation s'intensifient."

C'est le paradoxe : plus on restreint l'espace médiatique légitime, plus la désinformation prolifère dans l'ombre. Les fausses nouvelles se nourrissent du vide informationnel et de la méfiance envers les sources officielles.

Hamadou Moussa, journaliste indépendant à Niamey, le formule ainsi : "Nous avons besoin d'une campagne de sensibilisation, c'est évident. Mais elle ne sera crédible que si elle s'accompagne d'une vraie ouverture de l'espace médiatique. On ne combat pas la désinformation en fermant les médias internationaux ou en intimidant les journalistes locaux. On la combat en permettant l'émergence d'un écosystème informationnel pluriel et libre."

Les participants aux rencontres organisées par l'ONC ont d'ailleurs salué "l'approche inclusive, fondée sur l'écoute et la concertation, privilégiant une régulation contextualisée plutôt qu'imposée". C'est précisément cette approche participative qui pourrait faire la différence.

Un autre enjeu majeur concerne l'éducation aux médias. Il ne suffit pas de dire aux gens "ne croyez pas les fausses nouvelles". Il faut leur donner les outils pour identifier par eux-mêmes ce qui est vrai de ce qui est faux. Vérifier les sources, croiser les informations, se méfier des contenus émotionnels, comprendre les mécanismes de manipulation : autant de compétences qui devraient être enseignées dès l'école.

Conclusion : Une guerre d'idées qui se gagne sur le terrain

La campagne de sensibilisation contre la désinformation au Niger arrive à un moment charnière. Le pays fait face à des défis multiples : instabilité sécuritaire, tensions diplomatiques, crise économique. Dans ce contexte, l'information devient une arme. Les fausses nouvelles peuvent exacerber les tensions communautaires, saper la confiance dans les institutions, ou même provoquer des violences.

L'initiative gouvernementale, couplée aux efforts de médias comme Studio Kalangou et d'organisations de la société civile, représente un pas dans la bonne direction. L'approche inclusive, la volonté d'éduquer plutôt que de simplement interdire, et la reconnaissance du rôle des jeunes sont autant de points positifs.

Mais le succès de cette bataille dépendra de la capacité des autorités à résister à la tentation de l'instrumentalisation. La lutte contre la désinformation ne doit pas devenir un outil de contrôle politique. Elle doit rester ce qu'elle prétend être : une défense de la vérité et de la démocratie.

Les Nigériens, particulièrement les jeunes, ont montré leur soif d'information fiable. L'audience de Studio Kalangou, la participation aux campagnes de sensibilisation, l'engagement sur les réseaux sociaux : tous ces signaux montrent qu'il existe une vraie demande pour un écosystème informationnel plus sain.

La bataille de l'information se joue maintenant sur deux fronts. D'un côté, former les citoyens à devenir des consommateurs critiques de l'information. De l'autre, protéger et renforcer un espace médiatique pluriel et libre. Ces deux fronts sont indissociables. On ne peut gagner sur l'un en perdant sur l'autre.

Comme l'a dit le gouverneur de Maradi : "Votre génération détient la clé du changement positif que nous souhaitons pour notre pays. Mais pour construire un Niger paisible, uni et résilient, vous devez être éveillés, informés et responsables." C'est peut-être là que se trouve la vraie réponse : faire confiance à l'intelligence collective plutôt que d'imposer une vérité d'en haut.