Niger-Iran : Les Coulisses d'une Alliance Stratégique qui Inquiète l'Occident

Le 26 novembre à Ouagadougou, un émissaire iranien a rencontré le ministre nigérien des Affaires étrangères avec un agenda ambitieux : électricité, technologies de défense, systèmes bancaires alternatifs et coopération sur l'uranium. Cette rencontre marque une nouvelle étape dans le réalignement géopolitique du Niger, qui diversifie ses partenariats internationaux après sa rupture avec l'Occident.

Niger-Iran : Les Coulisses d'une Alliance Stratégique qui Inquiète l'Occident

Une Diplomatie Offensive en Marge du Sommet de l'AES

La rencontre s'est tenue discrètement, en marge de la réunion tripartite des ministres des Affaires étrangères de la Confédération des États du Sahel (AES). Le Dr Khosravinejad Akba, envoyé spécial du ministre iranien des Affaires étrangères, a présenté au ministre Bakary Yaou Sangaré un programme de coopération qui couvre six domaines stratégiques.

Depuis juillet 2023, le Niger a opéré un virage géopolitique majeur. La fin de la coopération militaire avec la France, le retrait de la CEDEAO en janvier 2024, et la nationalisation progressive du secteur uranifère ont redessiné la carte des alliances du pays. Dans ce nouveau contexte, Niamey multiplie les partenariats avec des puissances non-occidentales : Russie, Chine, Turquie, et désormais l'Iran de manière plus structurée.

Cette stratégie de diversification répond à des besoins concrets. Après la sortie de la CEDEAO, le Niger fait face à des défis énergétiques, économiques et sécuritaires qui nécessitent de nouveaux partenaires. L'Iran se positionne comme l'un d'eux, avec des propositions ciblées.

Des Solutions Énergétiques et un Accès Stratégique aux Ressources

L'Urgence Électrique et les Centrales Promises

La première proposition concerne l'énergie. L'Iran s'engage à participer au renforcement du réseau électrique nigérien avec "l'installation imminente de centrales" et le transfert de technologies, notamment dans le domaine solaire où Téhéran a développé une expertise adaptée aux climats arides.

Cette coopération énergétique arrive à un moment où le Niger intensifie ses efforts pour diversifier ses sources d'approvisionnement électrique et développer ses infrastructures énergétiques nationales. Les technologies iraniennes d'énergies renouvelables, testées dans des zones désertiques similaires au Sahel, pourraient s'intégrer dans cette stratégie.

Mais derrière cette coopération énergétique se profile une question plus sensible : celle de l'uranium. Le Niger a repris le contrôle total de ses ressources uranifères en 2025, mettant fin à des décennies de gestion externe. La mine d'Imouraren, avec ses 200 000 tonnes estimées, cherche aujourd'hui de nouveaux débouchés sur le marché international.

L'Iran, qui possède "plus de 5 700 kilos d'uranium enrichi à 60%" selon l'AIEA, observe cette évolution avec intérêt. Des sources diplomatiques évoquent des discussions sur ce dossier stratégique, même si les deux parties restent discrètes sur les détails.

Coopération Militaire et Technologies de Défense

Le volet sécuritaire prolonge le protocole d'accord signé en mai 2025 entre les deux pays. Ce protocole couvrait déjà la lutte antiterroriste, l'échange de renseignements et la formation des forces de sécurité.

Aujourd'hui, l'Iran propose d'élargir cette coopération aux technologies de défense : drones de surveillance et de combat, systèmes de défense aérienne, et transfert de savoir-faire pour la maintenance de ces équipements. Ces technologies iraniennes, éprouvées dans différents contextes régionaux, correspondent aux besoins opérationnels des forces nigériennes face aux défis sécuritaires dans les régions de Diffa, Agadez et Tahoua.

L'approche iranienne se distingue par l'absence de conditionnalités politiques. Comme l'a formulé la diplomatie iranienne : "Téhéran propose une coopération sans ingérence politique ni conditionnalité, ce qui correspond exactement au discours souverainiste des trois capitales."

L'émissaire iranien a d'ailleurs remercié le Niger pour son vote contre une résolution visant l'Iran à l'AIEA, illustrant la dimension diplomatique de cette coopération qui va au-delà des seuls aspects techniques.

Agriculture, Finance et Éducation : Un Partenariat Global

L'Expertise Iranienne en Zones Arides

Le volet agricole mobilise l'expertise millénaire iranienne en irrigation dans les zones arides. Les "qanats", ces systèmes de canaux souterrains développés en Perse, représentent un savoir-faire adapté aux défis climatiques du Sahel.

L'Iran propose le transfert de technologies d'irrigation économes en eau, la formation technique des agriculteurs nigériens, l'ingénierie hydraulique pour les grands périmètres irrigués, et la fourniture de semences adaptées aux sols sahéliens. Cette coopération s'inscrit dans les priorités du gouvernement nigérien, notamment le Programme Grande Irrigation.

Le Sommet Iran-Afrique de mai 2025 avait mis l'accent sur ces "transferts de savoir-faire dans les domaines clés : agriculture hydraulique et ingénierie adaptée aux zones arides."

Contourner les Systèmes Financiers Occidentaux

La proposition la plus innovante concerne les mécanismes bancaires alternatifs. L'Iran, exclu du système SWIFT depuis 2012, a développé des solutions de compensation Sud-Sud qui intéressent les pays de l'AES confrontés à des restrictions financières.

Concrètement, le projet comprend la création de mécanismes de troc stratégique (équipements contre produits agricoles ou ressources minières), l'utilisation de monnaies locales dans les transactions bilatérales, et la mise en place d'une chambre de compensation tripartite Niger-Mali-Burkina-Iran.

Ces mécanismes permettraient aux pays de l'AES de sécuriser leurs échanges commerciaux tout en s'affranchissant des circuits financiers traditionnels. Le Sommet Iran-Afrique avait déjà exploré "le troc stratégique, l'usage de monnaies locales, et une chambre de compensation Sud-Sud" comme alternatives viables.

Formation et Coopération Universitaire

L'Iran propose également l'ouverture d'antennes universitaires au Niger, sur le modèle des deux universités iraniennes prévues au Mali. Le programme comprend des bourses d'études complètes pour les étudiants nigériens en Iran, la formation continue des cadres dans les domaines prioritaires (énergie, agriculture, défense, santé), et des échanges culturels.

Cette dimension éducative s'inscrit dans une stratégie d'influence à long terme, visant à former les futures générations de cadres nigériens aux technologies et méthodologies iraniennes.

Les Enjeux d'une Alliance Stratégique

Cette coopération Niger-Iran soulève des questions géopolitiques importantes. Du côté nigérien, elle s'inscrit dans une stratégie assumée de diversification des partenariats et de valorisation autonome des ressources nationales. Le gouvernement affirme sa souveraineté en choisissant ses propres partenaires, sans limitation géographique ou idéologique.

Pour l'Iran, le Sahel représente une opportunité de sortir de son isolement régional et de créer des alliances avec des États partageant une vision similaire de la souveraineté nationale et du multilatéralisme.

Cependant, plusieurs défis se posent. La question de l'uranium nigérien attire l'attention des agences internationales, notamment l'AIEA, qui surveille les programmes d'enrichissement iraniens. Les puissances occidentales observent également cette évolution avec attention.

Par ailleurs, les mécanismes financiers alternatifs proposés, bien qu'innovants, restent à tester à grande échelle. Le troc et les monnaies locales offrent une autonomie financière, mais leur stabilité et leur efficacité à long terme restent à démontrer.

Enfin, la multiplication des partenariats stratégiques (Russie, Turquie, Chine, Iran) pose la question de la cohérence globale de la politique étrangère nigérienne et de la capacité du pays à maintenir son autonomie décisionnelle face à des partenaires aux intérêts parfois divergents.

Rendez-vous à Téhéran en Décembre

L'émissaire iranien a remis une invitation officielle aux trois ministres de l'AES pour une réunion de haut niveau prévue en décembre 2025 à Téhéran. Cette rencontre visera à "approfondir les perspectives de coopération" et à finaliser les protocoles d'accord dans les secteurs identifiés.

Le fait que cette invitation soit tripartite (Niger, Mali, Burkina Faso) montre que l'approche iranienne cible l'ensemble de la Confédération AES, pas seulement un pays isolé. Les trois États semblent coordonner leur stratégie envers Téhéran, validant cette orientation au plus haut niveau politique.

Ce sommet de décembre marquera probablement le passage des propositions aux accords concrets, avec un calendrier d'exécution pour les projets prioritaires et le lancement effectif des mécanismes de financement alternatifs.

Un Réalignement Géopolitique Assumé

L'axe Niamey-Téhéran illustre les recompositions en cours dans le Sahel. Le Niger, comme ses voisins malien et burkinabè, affirme sa volonté de diversifier ses partenariats et de valoriser ses ressources selon ses propres priorités stratégiques.

Cette coopération avec l'Iran s'inscrit dans une dynamique plus large de multipolarité, où les États africains explorent des alliances alternatives aux partenariats traditionnels. Le discours iranien de "coopération sans conditionnalité" résonne avec la ligne souverainiste des trois capitales de l'AES.

Les six propositions iraniennes (énergie, défense, agriculture, finance, éducation, diplomatie) couvrent l'essentiel des besoins stratégiques du Niger. Leur mise en œuvre concrète se dessinera dans les mois à venir, à partir du sommet de Téhéran.

Cette évolution soulève des questions géopolitiques majeures qui dépassent le seul cadre bilatéral Niger-Iran. Elle s'inscrit dans un contexte régional et international en profonde mutation, où les équilibres se redéfinissent et où les alliances se recomposent selon des logiques nouvelles.

Le Niger fait des choix stratégiques en toute souveraineté. Les résultats de ces choix s'évalueront à l'aune de critères concrets : autonomie énergétique, efficacité sécuritaire, développement économique, et maintien de la capacité décisionnelle face à l'ensemble de ses partenaires.