Dossiers Epstein : les révélations explosives sur les connexions africaines du financier
Les millions de pages déclassifiées dans l'affaire Jeffrey Epstein révèlent une dimension méconnue du réseau du financier : ses ramifications africaines. Du Maroc à la Côte d'Ivoire en passant par le Rwanda et l'Afrique du Sud, Epstein a utilisé le conseil financier, la philanthropie et les réseaux diplomatiques pour s'enraciner dans les cercles de pouvoir du continent. Une enquête qui interroge la vulnérabilité des États face aux prédateurs financiers.
Introduction : la transparence qui dérange
Quand le Congrès américain a adopté l'Epstein Files Transparency Act en novembre 2025, personne n'imaginait l'ampleur des révélations à venir. La loi imposait au ministère de la Justice de publier tous les documents liés aux enquêtes sur Jeffrey Epstein, le financier milliardaire mort en prison en 2019. Entre décembre 2025 et janvier 2026, plus de trois millions de pages, 180 000 images et 2 000 vidéos ont été rendues publiques.
Dans cette avalanche documentaire, une géographie inattendue s'est dessinée. Loin d'être limité aux cercles du pouvoir américain et européen, le réseau d'Epstein touchait profondément l'Afrique. Maroc, Côte d'Ivoire, Rwanda, Afrique du Sud, Égypte : autant d'escales qui n'étaient pas de simples destinations touristiques, mais des points d'ancrage stratégiques pour un homme qui se présentait comme conseiller de gouvernements souverains.
Les documents dévoilent comment Epstein a exploité la soif de légitimité internationale des élites africaines, utilisant la philanthropie de prestige et l'ingénierie financière pour s'acheter une impunité que peu de criminels ont jamais égalée.
Partie 1 : Le Maroc, tête de pont au Maghreb
Le Maroc occupe une place centrale dans les révélations africaines. Les emails déclassifiés montrent qu'Epstein se présentait comme conseiller financier du gouvernement marocain, offrant ses services sur la gestion de la fortune souveraine et l'attraction d'investissements étrangers. Cette casquette lui permettait de justifier des déplacements fréquents entre Marrakech, Casablanca et Rabat, où il fréquentait les palaces et les résidences privées de l'élite économique.
L'une des révélations les plus frappantes concerne une transaction immobilière en mars 2015. Des échanges d'emails entre Monique Lang, épouse de l'ancien ministre français de la Culture Jack Lang, et Epstein détaillent la vente d'un riad à Marrakech, le "Ksar Masa", pour 5,4 millions d'euros. "Le prix est de 5.400.000 euros, offshore", écrit Jack Lang lui-même à Epstein le 31 mars 2015. Cette mention du terme "offshore" soulève des questions sur les circuits financiers utilisés.
Jack Lang, aujourd'hui président de l'Institut du monde arabe à Paris, a déclaré à l'AFP "assumer pleinement" ces liens, précisant qu'il ignorait à l'époque les crimes d'Epstein. Mais les documents montrent une familiarité troublante. Sa fille Caroline apparaît également dans les fichiers, liée à une société immatriculée dans les îles Vierges américaines, Prytanee LLC, créditée de 1,4 million de dollars pour l'achat d'œuvres d'art.
Le carnet d'adresses d'Epstein contenait les coordonnées de plusieurs ambassades, résidences et complexes hôteliers au Maroc. Ses assistants organisaient méticuleusement ces voyages, avec des demandes de réservation au Four Seasons de Riyad suggérant un axe Riyad-Rabat dans ses activités.
Epstein utilisait la Clinton Global Initiative (CGI) comme vecteur d'influence. En 2007, le CGI a remis le "Clinton Global Citizen Award" à Mohammad Abbad Andaloussi, figure de l'entrepreneuriat social marocain. Epstein, qui se targuait d'avoir co-fondé la plateforme, gravitait dans ces cercles pour asseoir sa crédibilité auprès des autorités de Rabat.
Partie 2 : Côte d'Ivoire, Rwanda et l'instrumentalisation de la philanthropie
L'implication d'Epstein en Afrique de l'Ouest reste l'un des volets les plus opaques des révélations. Selon des enquêtes préliminaires du sénateur américain Ron Wyden, Epstein aurait orchestré des mouvements de fonds de plusieurs centaines de millions de dollars à travers des réseaux financiers internationaux, dont une partie transitait par des entités ivoiriennes.
Comme au Maroc, Epstein se présentait en Côte d'Ivoire comme conseiller gouvernemental, proposant ses services pour structurer des dettes ou attirer des capitaux étrangers. Les archives mentionnent des réunions avec des responsables financiers à Abidjan autour de projets de développement qui n'ont jamais vu le jour de manière transparente, mais qui justifiaient des flux de capitaux transfrontaliers.
La position de la Côte d'Ivoire comme plaque tournante de l'Afrique francophone n'était pas anodine. Epstein utilisait ses relations parisiennes pour faciliter ses entrées dans les palais présidentiels ouest-africains, jouant le rôle d'intermédiaire entre les anciennes métropoles coloniales et les élites dirigeantes locales.
Au Rwanda, la stratégie était différente. Les archives de la CGI confirment qu'en 2007, le président Paul Kagame a été honoré par la fondation pour ses efforts de reconstruction post-génocide. Epstein se revendiquait comme l'un des piliers financiers de cette structure de reconnaissance, créant ainsi un "blanchiment de réputation" en s'associant à des dirigeants africains salués par l'Occident.
Pour Epstein, apparaître dans les mêmes cercles que des chefs d'État africains réformateurs neutralisait les critiques sur son passé criminel. Cette stratégie lui ouvrait les portes pour des consultations privées sur la gestion de l'image internationale de ces régimes, souvent en lien avec des personnalités comme Bill Gates ou Larry Summers.
Partie 3 : Afrique du Sud, Égypte et les zones d'ombre
L'Afrique du Sud apparaît de manière récurrente dans les témoignages de victimes. Johanna Sjoberg, l'une des survivantes les plus vocales du réseau, a confirmé avoir effectué un voyage en Afrique du Sud en février 2002 depuis Londres sur un avion privé. Ce déplacement illustre la portée transcontinentale des opérations de transport orchestrées par Epstein et Ghislaine Maxwell.
L'avion privé d'Epstein, le Boeing 727 surnommé "Lolita Express", servait de salon fermé pour ses invités, loin de toute surveillance. En Afrique du Sud, Epstein fréquentait les centres financiers de Johannesburg et les zones de villégiature du Cap, infiltrant les cercles de l'élite post-apartheid grâce à sa fortune.
Le carnet d'adresses contient des entrées pour des personnalités sud-africaines influentes, incluant des magnats de l'industrie et des figures politiques. Ces contacts garantissaient une protection locale et un accès aux infrastructures privées nécessaires à ses activités. Les journaux de bord montrent que ces voyages coïncidaient souvent avec des tournées mondiales incluant l'Asie et l'Amérique Latine, transformant le continent en escale stratégique dans une géographie mondiale de l'impunité.
En Égypte, l'intérêt d'Epstein semble avoir été motivé par la position du pays comme carrefour entre le Moyen-Orient et l'Afrique. Ses relations avec des figures saoudiennes et qataries utilisaient souvent l'Égypte comme base arrière ou lieu de rencontre discret. Les dossiers mentionnent des discussions sur des projets d'investissement dans le canal de Suez et le secteur énergétique.
Le carnet révèle également des contacts avec des institutions culturelles et académiques en Égypte, illustrant la stratégie d'Epstein consistant à financer des recherches ou des bourses pour s'acheter une respectabilité intellectuelle auprès des élites locales.
Conclusion : l'Afrique face aux réseaux prédateurs
Les révélations africaines des dossiers Epstein transforment radicalement notre compréhension du personnage. Loin d'être un simple délinquant sexuel milliardaire, Jeffrey Epstein était un agent d'influence transcontinental qui a exploité les mécanismes de la finance globale et de la philanthropie pour s'enraciner dans les structures de pouvoir africaines.
Le processus de déclassification a été marqué par des erreurs techniques majeures. Des milliers de documents ont été publiés avec des caviardages insuffisants, exposant l'identité de près de 100 victimes, dont certaines étaient mineures à l'époque des faits. Pour les victimes africaines potentielles, cette défaillance a représenté un nouveau traumatisme.
L'héritage de ces révélations pour le continent reste à déterminer. Elles imposent une réflexion sur la vulnérabilité des États face à des acteurs financiers prédateurs et sur la nécessité de renforcer les mécanismes de contrôle éthique au sein des plateformes de diplomatie non gouvernementale. Alors que les millions de pages continuent d'être analysées, l'histoire d'Epstein en Afrique ne fait que commencer à être écrite.
Comme l'a déclaré un observateur familier du dossier : "Le sentiment d'exceptionnalisme qui animait l'élite gravitant autour d'Epstein révèle un mépris des lois qui s'appliquait avec une force particulière dans leurs interactions avec le continent africain, souvent perçu comme une zone de non-droit où l'argent et l'influence pouvaient tout acheter."
La transparence arrachée au prix de longues années de batailles judiciaires permet aujourd'hui d'identifier les intermédiaires et les structures qui ont facilité cette infiltration. Reste à savoir si les gouvernements africains concernés engageront des enquêtes internes pour comprendre comment leurs propres institutions ont pu être instrumentalisées.

moulaye
