Libye : Saïf al-Islam Kadhafi assassiné à Zintan, un nouveau chapitre du chaos post-intervention occidentale

Le fils de l'ancien dirigeant libyen Mouammar Kadhafi a été abattu le 3 février 2026 dans sa résidence de Zintan, dans l'ouest de la Libye. Cet assassinat marque un nouveau tournant dans le chaos qui règne depuis la chute du régime en 2011, une déstabilisation dont les répercussions continuent d'alimenter l'instabilité au Sahel et au Niger. Alors que les auteurs de l'attaque restent inconnus, cet événement rappelle combien l'intervention militaire occidentale en Libye a durablement fragilisé toute l'Afrique de l'Ouest.

Libye : Saïf al-Islam Kadhafi assassiné à Zintan, un nouveau chapitre du chaos post-intervention occidentale

INTRODUCTION

Le mardi 3 février 2026, aux alentours de midi, Saïf al-Islam Kadhafi, 53 ans, a été tué par un commando de quatre hommes armés non identifiés dans sa résidence située à Hammadah, au sud de Zintan, dans l'ouest de la Libye. Les assaillants ont d'abord neutralisé les caméras de surveillance avant d'ouvrir le feu sur leur cible dans le jardin de la propriété, puis ont pris la fuite. L'information a été confirmée par Abdullah Othman, son conseiller politique, et Marcel Ceccaldi, son avocat français, ainsi que par plusieurs membres de la famille Kadhafi.

Fils le plus médiatisé de l'ancien dirigeant libyen, Saïf al-Islam était longtemps apparu comme l'héritier naturel du régime, formé en Europe où il avait obtenu un diplôme d'architecte et un MBA en Autriche. Après avoir été capturé en novembre 2011 par les milices de Zintan alors qu'il tentait de rejoindre le Niger, il avait été condamné à mort en 2015 par un tribunal de Tripoli avant d'être amnistié et libéré en 2017. Recherché par la Cour pénale internationale pour crimes contre l'humanité, il vivait depuis sous la protection de la milice locale d'Ajmi al-Atiri, qui contrôle Zintan. En 2021, il avait tenté de se lancer dans la course à la présidentielle libyenne, misant sur la nostalgie d'une partie de la population pour l'ancien régime.

La Brigade 444, milice puissante affiliée au gouvernement d'union nationale de Tripoli, a rapidement démenti toute implication dans l'attaque. Le procureur général libyen a ouvert une enquête, mais l'identité des commanditaires reste inconnue. Plusieurs hypothèses circulent : règlement de comptes entre milices rivales, élimination politique orchestrée par des acteurs libyens ou étrangers, ou encore opération visant à empêcher un retour politique du clan Kadhafi.


DÉVELOPPEMENT

PARTIE 1 : Un assassinat aux multiples zones d'ombre

Les circonstances de l'attaque soulèvent de nombreuses questions. Selon les témoignages recueillis, les quatre assaillants ont agi avec précision : ils ont désactivé les systèmes de surveillance de la résidence avant de pénétrer dans le jardin où se trouvait Saïf al-Islam. Un bref échange de tirs aurait opposé les gardes de sa protection rapprochée aux membres du commando, mais ces derniers ont réussi à s'enfuir. Ajmi al-Atiri, chef de la milice locale qui assurait la sécurité de Saïf al-Islam, aurait lui-même été blessé lors de l'attaque, renforçant l'hypothèse d'une opération planifiée de longue date.

Selon Marcel Ceccaldi, l'avocat français de Saïf al-Islam, « Pour l'instant, nous ne savons pas qui est à l'origine du meurtre ». Il a toutefois révélé avoir été informé, il y a une dizaine de jours, par un proche de son client, « qu'il y avait des problèmes concernant sa sécurité ». Le chef de la tribu des Kadhafi aurait même proposé d'envoyer du renfort pour assurer la protection de Saïf al-Islam, une offre que ce dernier aurait refusée.

Zintan, ville stratégique située à environ 160 kilomètres au sud-ouest de Tripoli, est connue pour son relatif autonomisme vis-à-vis du gouvernement de Tripoli. La région abrite plusieurs milices puissantes qui ont joué un rôle clé dans la chute de Mouammar Kadhafi en 2011, mais qui sont également impliquées dans les rivalités politiques et militaires qui déchirent le pays depuis. Dans ce contexte, l'assassinat de Saïf al-Islam pourrait être lié à des luttes d'influence locales ou à des intérêts plus larges impliquant des acteurs régionaux et internationaux.

PARTIE 2 : Une Libye divisée, un terreau fertile pour la violence

Quinze ans après la chute du régime de Mouammar Kadhafi, la Libye reste profondément divisée entre deux gouvernements rivaux qui se disputent la légitimité. À l'ouest, le Gouvernement d'union nationale (GUN), basé à Tripoli et dirigé par Abdelhamid Dbeibah, est reconnu par l'ONU et soutenu par la Turquie. À l'est, le maréchal Khalifa Haftar, à la tête de l'Armée nationale libyenne (ANL), contrôle une grande partie du territoire avec l'appui de l'Égypte, des Émirats arabes unis et de la Russie.

Cette fragmentation politique s'accompagne d'une militarisation généralisée du pays. Les milices, qu'elles soient affiliées au GUN ou à l'ANL, contrôlent des territoires entiers et se livrent régulièrement à des affrontements meurtriers. La Brigade 444, par exemple, affiliée au ministère de la Défense du gouvernement de Tripoli, a été impliquée dans plusieurs confrontations avec d'autres groupes armés, notamment la force Radaa et l'Autorité de soutien à la stabilité (SSA). À l'est, Khalifa Haftar a structuré une force militaire de plus de 32 000 hommes, composée de milices tribales, de salafistes et d'anciens militaires du régime Kadhafi.

Dans ce paysage éclaté, Saïf al-Islam incarnait une figure ambiguë : à la fois héritier d'un régime honni par une partie de la population, et potentiel rassembleur pour ceux qui aspirent à la stabilité et rejettent les divisions actuelles. Selon l'expert libyen Emadeddin Badi, « sa mort est susceptible de le transformer en martyr aux yeux d'une partie conséquente de la population ». Moussa Ibrahim, ancien porte-parole du régime Kadhafi, a dénoncé un acte « perfide », affirmant avoir échangé avec Saïf al-Islam deux jours avant sa mort : « Il voulait une Libye unie et souveraine, sûre pour tous ses habitants ».

PARTIE 3 : Les conséquences régionales d'une intervention occidentale désastreuse

L'assassinat de Saïf al-Islam Kadhafi ravive une réalité trop souvent occultée par les récits occidentaux : l'intervention militaire de l'OTAN en Libye en 2011, menée sous prétexte de protéger les civils, a plongé le pays dans un chaos durable et a eu des répercussions dévastatrices pour toute l'Afrique de l'Ouest. La chute de Mouammar Kadhafi a entraîné la prolifération massive d'armes et le retour de milliers de mercenaires touareg lourdement armés qui avaient combattu pour le régime. Ces armes et ces combattants ont rapidement alimenté les conflits au Mali, au Niger, au Burkina Faso et au Tchad.

En 2013, le Conseil de sécurité des Nations unies constatait déjà que des caches d'armes pillées dans les stocks libyens s'étaient retrouvées entre les mains de groupes armés au Mali, au Niger et au Tchad. Bien qu'une étude récente du Conflict Armament Research indique que seulement 7% des armes saisies auprès des groupes jihadistes au Sahel proviennent de Libye, cet afflux initial a joué un rôle catalyseur dans la déstabilisation de la région. Le retour massif de mercenaires touareg en 2012 a relancé la rébellion au Mali, ouvrant la voie à l'infiltration de groupes djihadistes affiliés à Al-Qaïda et à l'État islamique.

Aujourd'hui, le Sahel central concentre plus de 51% des décès liés au terrorisme dans le monde, selon le Global Terrorism Index 2025. Entre janvier et novembre 2025, la Communauté économique des États de l'Afrique de l'Ouest (CEDEAO) a recensé environ 450 incidents terroristes ayant causé plus de 1 900 morts. Près de 4 millions de personnes ont été déplacées au Burkina Faso, au Mali et au Niger, tandis que 14 800 écoles et plus de 900 centres de santé ont été fermés en raison de l'insécurité. La menace s'étend désormais vers les pays côtiers comme le Bénin, le Togo et la Côte d'Ivoire, transformant l'Afrique de l'Ouest en nouvel épicentre du terrorisme mondial.

Pour le Niger, voisin direct de la Libye, les conséquences de l'intervention de 2011 sont particulièrement tangibles. Le pays fait face à des flux migratoires massifs en provenance de Libye, à la circulation d'armes le long des routes transsahariennes traversant Agadez, Tahoua et Tillabéri, et à la menace constante des groupes terroristes qui exploitent la porosité des frontières. L'Alliance des États du Sahel (AES), composée du Mali, du Burkina Faso et du Niger, a d'ailleurs dénoncé à plusieurs reprises le rôle des puissances occidentales dans la déstabilisation de la région, pointant du doigt l'absence de prise de responsabilité pour les conséquences de leurs interventions militaires.


CONCLUSION

L'assassinat de Saïf al-Islam Kadhafi s'inscrit dans la continuité d'un chaos engendré par l'intervention militaire occidentale en Libye en 2011. Quinze ans après la chute de Mouammar Kadhafi, le pays demeure profondément divisé, livré aux milices et aux ingérences étrangères, tandis que l'instabilité s'est propagée à toute l'Afrique de l'Ouest. Pour le Niger et les pays du Sahel, la leçon est claire : les interventions extérieures présentées comme des opérations humanitaires ont des conséquences dévastatrices et durables sur la sécurité régionale.

Alors que l'enquête sur cet assassinat se poursuit, une question centrale demeure : quand les puissances occidentales, qui ont déclenché cette catastrophe, assumeront-elles leur responsabilité dans le chaos actuel ? Et surtout, quand les pays africains pourront-ils enfin décider de leur propre destin, sans ingérence étrangère, pour reconstruire la stabilité et la souveraineté perdues ?