Conseil des Ministres au Niger : Nationalisation de NITRA, or pour la Turquie et création de l'INEDS

Le 23 janvier 2026, le Conseil des Ministres présidé par le Général d'Armée Abdourahamane Tiani a pris des décisions stratégiques qui marquent une nouvelle étape dans l'affirmation de la souveraineté économique du Niger. Entre nationalisation d'entreprises clés, ouverture contrôlée aux partenaires étrangers et création d'institutions diplomatiques, Niamey poursuit sa politique de reprise en main de ses ressources et de diversification de ses alliances. Décryptage d'un conseil aux enjeux multiples.

Conseil des Ministres au Niger : Nationalisation de NITRA, or pour la Turquie et création de l'INEDS

Introduction : Un conseil sous le signe de la souveraineté économique

C'était un vendredi ordinaire à Niamey, mais dans la salle habituelle du Conseil des Ministres, les décisions prises ce 23 janvier 2026 sonnent comme une nouvelle affirmation de la ligne gouvernementale actuelle. Depuis le coup d'État de juillet 2023, le régime militaire nigérien multiplie les signaux d'indépendance économique, souvent au détriment des anciennes puissances coloniales. Cette fois, c'est au tour de la Société Niger-Transit (NITRA), véritable poumon logistique du pays, d'être nationalisée. Parallèlement, le gouvernement ouvre ses gisements d'or à un partenaire turc et pose les bases institutionnelles de sa nouvelle diplomatie.

Ce conseil intervient dans un contexte régional tendu où le Niger, membre de l'Alliance des États du Sahel (AES) aux côtés du Mali et du Burkina Faso, cherche à affirmer son autonomie vis-à-vis de la CEDEAO et de l'Occident. Les décisions prises reflètent cette ambition : contrôler les infrastructures stratégiques, diversifier les partenariats miniers et renforcer les capacités diplomatiques du pays.

NITRA : la nationalisation d'un géant du transit

Une entreprise stratégique au cœur du désenclavement

La décision phare de ce conseil concerne l'adoption du projet d'ordonnance portant nationalisation de la Société Niger-Transit (NITRA). Créée pour faciliter le transit des marchandises dans un pays sans accès à la mer, NITRA joue un rôle capital dans l'économie nigérienne. Le Niger dépend à 95% du transport routier pour ses échanges commerciaux, et toutes les importations transitent par les ports côtiers - principalement Cotonou au Bénin et Lomé au Togo - avant d'être acheminées par camions sur plus de 1 000 kilomètres.

La nationalisation de NITRA s'inscrit dans une logique de "souveraineté économique et de maîtrise nationale des infrastructures critiques", selon les termes du communiqué gouvernemental. Pour le régime en place, il s'agit de garantir que l'État ait le contrôle intégral de cet outil stratégique, surtout dans un contexte de sécurisation des chaînes d'approvisionnement. Le document mentionne explicitement que cette décision répond à la nécessité "d'assurer l'accessibilité et la disponibilité continue des produits de première nécessité, dans des conditions de qualité et de coûts maîtrisés".

Un précédent régional qui s'affirme

Cette nationalisation n'est pas isolée. Elle fait écho à la vague de nationalisations qui balaie le Sahel depuis 2024. Au Mali, le gouvernement a repris le contrôle de plusieurs entreprises minières. Au Burkina Faso, des sociétés étrangères ont vu leurs permis révoqués. Le Niger lui-même avait nationalisé la mine d'uranium Somaïr d'Orano en juin 2025, marquant une rupture spectaculaire avec la France.

La nationalisation de NITRA va plus loin encore : elle touche aux artères vitales de l'économie, celles qui permettent au pays enclavé de recevoir carburant, denrées alimentaires et biens essentiels. C'est un message clair aux partenaires régionaux et internationaux : Niamey entend avoir son mot à dire sur la circulation des marchandises sur son territoire.

L'or nigérien s'ouvre à la Turquie

Un permis stratégique pour Niger Turkiye Mining Company

Autre décision majeure : l'attribution d'un permis de petite exploitation minière d'or à la société Niger Turkiye Mining Company (NTMC). Ce gisement, dont la quantité récupérable est estimée à 4,08 tonnes d'or métal, se situe dans une zone appelée "INCI". La durée de vie de la mine est fixée à 4 ans, extensible sur plusieurs années avec une forte probabilité de découverte de nouveaux gisements exploitables au regard du potentiel aurifère de la zone.

Les retombées économiques annoncées sont significatives : 97 millions de dollars US provenant majoritairement de la redevance minière, de la redevance superficiaire, de l'impôt sur le bénéfice, des dividendes et des droits d'importation. Le projet devrait également créer 100 emplois directs au profit des jeunes Nigériens, et avoir un impact positif sur les entreprises nigériennes grâce à l'application de l'ordonnance relative au contenu local dans les secteurs des mines et des hydrocarbures.

La Turquie, nouveau partenaire minier privilégié

Ce permis accordé à NTMC s'inscrit dans le rapprochement entre Niamey et Ankara. Depuis le coup d'État de 2023, la Turquie a multiplié les visites de haut niveau au Niger. En juillet 2024, le ministre turc des Affaires étrangères Hakan Fidan et le chef des services de renseignement Ibrahim Kalin s'étaient rendus à Niamey. En octobre 2024, les deux pays ont signé un protocole d'accord pour renforcer leur coopération dans le secteur minier.

Pour la Turquie, l'enjeu dépasse largement l'or. Ankara cherche à accéder à l'uranium nigérien pour alimenter son programme nucléaire civil naissant. Le président Recep Tayyip Erdogan a fait de l'Afrique une priorité diplomatique, et le Niger, avec ses ressources minérales considérables et sa position stratégique au Sahel, représente un partenaire de choix.

Diplomatie et souveraineté : la création de l'INEDS

Un institut pour former les nouveaux diplomates nigériens

Le Conseil des Ministres a adopté deux projets de décrets relatifs à la création de l'Institut National des Études Diplomatiques et Stratégiques (INEDS). Cette institution vise à combler l'absence d'une école nationale dédiée à la formation et au renforcement des capacités des cadres diplomatiques et consulaires.

L'INEDS a pour mission d'assurer une formation d'imprégnation aux nouveaux agents recrutés au sein de l'Administration diplomatique et un perfectionnement aux diplomates en activité. L'institut formera également les agents des autres institutions publiques et privées exerçant dans un environnement international. Il sera aussi un centre de recherches, d'analyses stratégiques et de prospective où seront menées des études sur les grands sujets d'actualité d'intérêt régional ou international.

Le Maroc comme partenaire de référence

L'INEDS bénéficiera de l'expertise marocaine. En décembre 2025, le ministre nigérien des Affaires étrangères Bakary Yaou Sangaré et son homologue marocain Nasser Bourita ont signé un mémorandum d'entente à Rabat. Cet accord permettra au Niger de s'inspirer de l'expérience de l'Institut Marocain de Formation, de Recherche et d'Études Diplomatiques (IMFRED).

Cette collaboration est révélatrice du pragmatisme diplomatique du Niger post-coup d'État. Alors que les relations avec la France et l'Union européenne se sont détériorées, Niamey cultive des partenariats avec des puissances régionales comme le Maroc, mais aussi avec la Russie, l'Iran et la Turquie. L'INEDS devra notamment renforcer les capacités du pays en matière de négociation de contrats miniers et pétroliers, un enjeu crucial à l'heure où le Niger renégocie l'ensemble de ses accords avec les compagnies extractives.

Entre social et économie : d'autres décisions structurantes

Maintien des tarifs électriques malgré les tensions

Dans un souci de préserver le pouvoir d'achat des populations, le gouvernement a adopté un projet de décret portant prorogation de la période tarifaire de la méthodologie et la structure des tarifs applicables aux usagers finaux du service public de l'énergie électrique fournie par la Société Nigérienne d'Électricité (NIGELEC) pour l'année 2026.

Les tarifs actuellement applicables aux usagers finaux sont maintenus pour une année supplémentaire à compter du 1er janvier 2026. Cette décision est d'autant plus importante que le Niger traverse une crise énergétique chronique. Le pays dépend à 70% de l'électricité importée du Nigeria, et les coupures régulières affectent ménages et entreprises. Le maintien des tarifs malgré la hausse des coûts de production illustre la volonté gouvernementale d'éviter une explosion sociale.

Réforme de la retraite dans l'administration

Le Conseil a également adopté un projet de décret modifiant le statut du Personnel Auxiliaire de l'Administration Publique. Le texte harmonise l'âge de départ à la retraite entre les fonctionnaires et le personnel auxiliaire. Désormais, le personnel auxiliaire de l'administration publique sera admis à la retraite pour limite d'âge à soixante-deux (62) ans. Toutefois, il peut être admis à la retraite par anticipation sans avoir atteint l'âge de soixante-deux ans, dans les conditions définies par le décret.

Un système statistique national pour piloter le développement

Deux projets de décrets ont été adoptés pour créer l'Institut National de la Statistique (INS) et instituer un Système Statistique National. Ces textes permettront à l'INS de disposer d'un cadre juridique mis à jour lui permettant de mieux accomplir ses missions de production et de diffusion des statistiques publiques.

Le système statistique national fournira aux décideurs, aux administrations publiques, aux entreprises, aux organisations non gouvernementales, aux médias, aux chercheurs et au public des informations fiables et à jour dans tous les domaines de la vie de la nation.

Conclusion : Le Niger entre pragmatisme et affirmation

Ce Conseil des Ministres du 23 janvier 2026 révèle les contours de la nouvelle politique économique et diplomatique du Niger. La nationalisation de NITRA, l'ouverture aux investisseurs turcs dans l'or, la création de l'INEDS et le maintien des tarifs électriques dessinent un pays qui cherche à affirmer sa souveraineté tout en restant ouvert aux partenariats, à condition qu'ils soient équitables.

Les défis restent immenses. Le Niger demeure l'un des pays les plus pauvres du monde, avec un accès à l'électricité qui plafonne à 20% de la population. Les infrastructures routières sont vétustes, le secteur minier reste sous-exploité et la menace sécuritaire des groupes armés pèse sur le développement. Mais le message du gouvernement est clair : le temps des rapports asymétriques avec l'extérieur est révolu.

Reste à savoir si cette politique de souveraineté économique permettra d'améliorer concrètement les conditions de vie des 27 millions de Nigériens, ou si elle conduira à un isolement diplomatique et économique préjudiciable. Les prochains mois seront décisifs pour évaluer la pertinence de cette stratégie dans un Sahel en pleine mutation géopolitique.