Crise iranienne : anatomie d'une déstabilisation programmée par Washington et Tel-Aviv

Depuis le 28 décembre 2025, l'Iran connaît des manifestations d'ampleur déclenchées par une crise économique sans précédent. Mais derrière l'effondrement du rial et l'hyperinflation se dessine une stratégie délibérée d'asphyxie : frappes militaires, réimposition de sanctions onusiennes, ingérence assumée. Entre guerre hybride menée par Washington et Tel-Aviv, et responsabilités d'un régime contesté de l'intérieur, décryptage d'une crise qui interroge la souveraineté des nations face aux pressions occidentales.

Crise iranienne : anatomie d'une déstabilisation programmée par Washington et Tel-Aviv

Introduction : quand les sanctions produisent la misère espérée

Le 28 décembre 2025, les commerçants du Grand Bazar de Téhéran ferment leurs échoppes. Dans les centres commerciaux d'Alaeddin et de Charsou, même scène. Ce qui pourrait ressembler à une simple protestation corporatiste se propage en quelques heures à plus de 100 villes à travers 27 provinces iraniennes. Ispahan, Chiraz, Kermanshah, Yazd... partout, la colère gronde.

Le déclencheur immédiat ? Un rial en chute libre, atteignant le taux ahurissant de 1,47 million pour un dollar américain. L'inflation officielle dépasse 42%, les prix alimentaires explosent de 72% en un an : le fromage +140%, le pain traditionnel sangak +250%, le lait +50%. Mais cette catastrophe économique n'est pas le fruit du hasard ou de la seule mauvaise gestion du régime des mollahs. Elle est le résultat calculé d'une politique de strangulation économique occidentale qui dure depuis des décennies.

Car il faut le dire clairement : cette crise est d'abord le produit d'une guerre économique totale. Quand Donald Trump s'est retiré unilatéralement de l'accord nucléaire en 2018, rompant un accord international signé par son prédécesseur, il a déclenché une "pression maximale" qui visait explicitement à provoquer un effondrement économique et, in fine, des troubles internes. Mission accomplie ? Les manifestations actuelles semblent donner raison aux architectes de cette stratégie.

Pourtant, réduire ce soulèvement populaire à une simple manipulation extérieure serait malhonnête. Les Iraniens qui descendent dans les rues ont de vraies revendications : corruption endémique, autoritarisme du régime, priorités budgétaires contestables. La réalité est plus complexe : un peuple pris en étau entre l'asphyxie occidentale et les échecs de ses dirigeants.

Les causes : autopsie d'une déstabilisation programmée

Juin 2025 : quand Israël et les États-Unis frappent en toute impunité

Revenons sur cette "guerre de douze jours" de juin 2025, présentée par les médias occidentaux comme une opération défensive ou préventive. Dans la nuit du 12 au 13 juin, sans déclaration de guerre, sans mandat de l'ONU, Israël lance plus de 200 avions de combat qui larguent 330 munitions sur une centaine de cibles iraniennes. Installations nucléaires, bases militaires, mais aussi quartiers résidentiels de Téhéran. Bilan : une trentaine de généraux assassinés, neuf scientifiques nucléaires tués, et des centaines de civils morts ou blessés. Des immeubles d'habitation s'effondrent. Une tour résidentielle de 14 étages est rasée.

Israël nomme cette opération "Rising Lion" – le lion qui se lève. On pourrait aussi l'appeler "violation flagrante du droit international". Aucune condamnation ferme des Nations unies. Aucune sanction contre Tel-Aviv. Au contraire, les capitales occidentales applaudissent ou gardent un silence complice.

L'Iran riposte avec plus de 550 missiles balistiques et un millier de drones. Des cibles militaires israéliennes sont touchées, ainsi que des zones civiles – ce que les médias occidentaux condamnent immédiatement comme "terrorisme" alors que les frappes israéliennes sur des immeubles résidentiels iraniens sont qualifiées de "chirurgicales".

Le 22 juin, les États-Unis entrent officiellement dans la guerre. Des bombardiers furtifs B-2 Spirit larguent quatorze bombes anti-bunkers sur trois sites nucléaires iraniens : Fordow, Natanz, Isfahan. Donald Trump fanfaronne : "Nous avons complètement et totalement oblitéré" les infrastructures nucléaires iraniennes. Le problème ? L'Iran n'a jamais développé d'arme nucléaire selon les propres renseignements américains. En mars 2025, la directrice du renseignement national américain, Tulsi Gabbard, témoignait sous serment que "l'Iran ne construit pas d'arme nucléaire".

Alors pourquoi ces frappes ? Parce qu'empêcher l'Iran d'accéder à la technologie nucléaire civile, y compris pour produire de l'énergie, fait partie de la stratégie de domination régionale. Israël, seule puissance nucléaire du Moyen-Orient avec des centaines d'ogives non déclarées, ne tolère aucun concurrent. Les États-Unis, eux, appliquent un double standard éhonté : bombarder l'Iran pour un programme nucléaire civil tout en protégeant l'arsenal nucléaire illégal d'Israël.

Le mécanisme "snapback" : quand l'Europe applique les ordres de Washington

Trois mois après ces bombardements, le 28 août 2025, la France, l'Allemagne et le Royaume-Uni activent le mécanisme dit "snapback" de l'accord nucléaire de 2015. Leur justification ? L'Iran aurait accumulé de l'uranium enrichi à 60% sans "justification civile crédible".

Sauf que cette accumulation est la conséquence directe du retrait américain de l'accord en 2018. Rappelons les faits : l'accord JCPOA de 2015 fonctionnait. L'Agence internationale de l'énergie atomique certifiait la conformité iranienne. C'est Trump qui a déchiré l'accord unilatéralement, réimposé des sanctions dévastatrices, tout en exigeant que l'Iran continue de respecter ses engagements. Un chantage pur et simple.

Face à cette rupture occidentale, l'Iran a progressivement cessé de respecter certaines limites de l'accord – ce qui est son droit puisque l'autre partie ne tenait plus ses engagements. Mais au lieu de reconnaître leur propre responsabilité, les Européens – alignés sur Washington malgré leurs protestations rhétoriques – déclenchent le snapback.

Le 28 septembre 2025, toutes les sanctions onusiennes levées en 2015 sont réimposées automatiquement. Embargo sur les armes, gel des avoirs de centaines d'entités, interdiction des transferts technologiques, restrictions sur le pétrole... L'Iran se retrouve sous un régime de sanctions total.

La Russie et la Chine dénoncent cette manœuvre comme "illégale" et "politiquement irresponsable". Moscou souligne que les pays européens ont eux-mêmes rompu l'accord en maintenant leurs propres sanctions contre l'Iran. Pékin avertit que cette décision "plongera la région dans le chaos". Mais au Conseil de sécurité, l'Occident impose sa loi. Les pays du Sud – Algérie, Pakistan – votent en vain pour une extension des délais. Le mécanisme s'enclenche inexorablement.

Pour une économie iranienne déjà exsangue après des années de sanctions américaines unilatérales, c'est le coup de grâce. Une asphyxie délibérée. Et quand les Iraniens, affamés, descendent dans la rue trois mois plus tard, Washington et Tel-Aviv se frottent les mains : "Vous voyez ? Le régime iranien est instable."

Le coût de la résistance régionale

Serait-ce pour autant honnête de dédouaner totalement le régime iranien ? Non. Les manifestants iraniens ont raison sur un point : Téhéran a dépensé des milliards pour soutenir ses alliés régionaux pendant que la population souffrait. Le soutien au Hezbollah au Liban, au Hamas à Gaza, aux milices chiites en Irak et au Yémen, au régime de Bachar al-Assad en Syrie... tout cela a un coût colossal.

Aujourd'hui, l'axe de la résistance est en miettes. Assad est tombé, le Hezbollah est affaibli, le Hamas décimé, l'influence iranienne au Moyen-Orient au plus bas. Des responsables militaires iraniens réclament même que la Syrie rembourse une dette de 50 milliards de dollars – demande rejetée par Damas qui parle de réparations pour les exactions commises.

Les slogans des manifestants sont sans équivoque : "Ni Gaza ni Liban, ma vie pour l'Iran." Ce cri exprime l'exaspération d'un peuple qui a le sentiment d'avoir payé le prix fort pour une stratégie régionale qui s'effondre. Pour la première fois, le Guide suprême Khamenei et le président Pezechkian reconnaissent publiquement que les sanctions ne sont pas seules responsables – aveu rare d'une gouvernance défaillante.

Mais posons la question différemment : si l'Iran n'avait pas soutenu le Hezbollah, la résistance palestinienne, et d'autres forces régionales, l'Occident et Israël auraient-ils laissé le pays tranquille ? L'histoire suggère le contraire. Depuis 1979, Washington cherche à renverser la République islamique par tous les moyens : soutien à Saddam Hussein pendant la guerre Iran-Irak (1980-1988) qui a fait un million de morts, sabotages, assassinats de scientifiques, sanctions permanentes, menaces militaires constantes.

L'Iran a fait le choix de la résistance stratégique plutôt que de la soumission. Ce choix a un coût humain et économique réel pour sa population. Mais l'alternative – devenir un État vassal comme tant d'autres dans la région – aurait-elle été meilleure ?

La réponse du régime : répression et gestion de crise

Une violence qui rappelle 2022

Dès les premiers jours, la machine répressive s'est mise en marche. Selon Amnesty International et Human Rights Watch – organisations qu'il faut certes prendre avec précaution car souvent instrumentalisées par l'Occident, mais dont les témoignages recoupent d'autres sources – au moins 28 personnes, dont des enfants, auraient été tuées entre le 31 décembre et le 3 janvier. D'autres bilans évoquent 36 morts. Plus de 2 000 arrestations en quelques jours.

Les forces de sécurité tirent à balles réelles, utilisent des gaz lacrymogènes, poursuivent et frappent les manifestants. Le 5 janvier, le chef du pouvoir judiciaire ordonne "aucune indulgence" et des procès expédiés. Le 3 janvier, Khamenei déclare que "les émeutiers doivent être remis à leur place". Le 8 janvier, internet et les lignes téléphoniques sont coupés à l'échelle nationale.

Cette répression est inacceptable et doit être condamnée fermement. Un régime qui tire sur son propre peuple perd toute légitimité, quelles que soient les pressions extérieures qu'il subit. Les Iraniens ont le droit de manifester pacifiquement, de revendiquer de meilleures conditions de vie, de critiquer leurs dirigeants sans risquer la mort ou l'emprisonnement.

Cela dit, l'indignation sélective de l'Occident interpelle. Où sont les mêmes condamnations quand la police française tire des LBD sur les Gilets jaunes ou les manifestants des banlieues ? Où sont les sanctions quand les forces de sécurité israéliennes abattent des manifestants palestiniens ? Le deux poids deux mesures est flagrant.

Des rapports font état de l'importation de 800 miliciens irakiens pour assister à la répression – preuve de l'inquiétude du régime face à une possible défection de ses propres forces de police. Cette militarisation de la gestion des troubles internes montre un pouvoir qui perd pied.

Les tentatives d'apaisement de Pezechkian

Le président Pezechkian adopte une posture plus modérée. Le 7 janvier, il ordonne qu'aucune mesure de sécurité ne soit prise contre les manifestants pacifiques, distinguant ceux-ci des "émeutiers armés". Il promet d'"écouter les revendications légitimes" et d'engager un dialogue.

Sur le plan économique, il annonce une série de réformes : augmentation des salaires publics, révision de la fiscalité, nomination d'un nouveau gouverneur à la Banque centrale. Il élimine aussi le taux de change préférentiel pour les biens essentiels – mesure censée combattre la corruption mais qui risque d'aggraver l'inflation à court terme.

Ces gestes sont-ils sincères ou tactiques ? Pezechkian, élu en 2024 sur des promesses de réformes, a déçu. Mais travaille-t-il vraiment avec les mains libres ? Dans le système iranien, le pouvoir réel appartient au Guide suprême et aux Gardiens de la révolution. Un président réformiste peut-il vraiment changer les choses face à cette architecture de pouvoir ?

La question mérite d'être posée : combien de gouvernements africains ou asiatiques, soumis aux mêmes pressions économiques occidentales, feraient mieux ? Quand on étrangle un pays pendant des décennies, peut-on ensuite lui reprocher de suffoquer ?

L'ingérence occidentale assumée : Trump, Netanyahu et la "diplomatie" du coup d'État

Les menaces à peine voilées de Washington

Donald Trump ne s'embarrasse plus de diplomatie. Le 2 janvier 2026, à 3 heures du matin, il tweete : "Si l'Iran tue violemment des manifestants pacifiques, les États-Unis d'Amérique viendront à leur secours. Nous sommes verrouillés, chargés et prêts à partir."

Le 5 janvier, il confirme devant les journalistes : "S'ils commencent à tuer des gens, ils seront frappés très durement par les États-Unis." Ces déclarations interviennent quelques jours après la capture spectaculaire du président vénézuélien Nicolás Maduro – allié de l'Iran – par les forces américaines. Le message est clair : Washington n'hésite plus à renverser directement des gouvernements qui lui déplaisent.

Appelons un chat un chat : c'est une ingérence flagrante dans les affaires intérieures d'un État souverain. Imaginons un instant que la Chine ou la Russie menace de "frapper très durement" les États-Unis si la police américaine réprime des manifestants. Le tollé serait immédiat, les accusations de "menace existentielle" fuseraient. Mais quand Washington le fait, c'est présenté comme de la "solidarité démocratique".

Trump exige par ailleurs que l'Iran abandonne tout enrichissement d'uranium sur son territoire – alors même que le Traité de non-prolifération nucléaire, que l'Iran a signé contrairement à Israël, garantit le droit à l'énergie nucléaire civile. Un État souverain doit-il demander la permission à Washington pour développer sa technologie énergétique ?

Cette posture de "pression maximale" vise explicitement un changement de régime. Trump l'avait dit pendant sa première mandature, il le répète aujourd'hui : l'Iran ne doit pas exister en tant que puissance régionale indépendante. Point final.

Israël et le Mossad "sur le terrain"

Benjamin Netanyahu, de son côté, affirme qu'Israël est "solidaire du combat du peuple iranien". Le Mossad va encore plus loin, déclarant soutenir les manifestants "sur le terrain" – aveu rare d'opérations d'espionnage en cours sur le sol iranien.

Rappelons qu'Israël a une longue histoire d'assassinats de scientifiques iraniens, de sabotages, d'attaques cyber. En juillet 2024, Tel-Aviv a assassiné le leader du Hamas Ismail Haniyeh en plein Téhéran. En septembre 2024, c'était au tour du chef du Hezbollah Hassan Nasrallah d'être tué à Beyrouth. Ces opérations violent toutes les conventions internationales, mais bénéficient de l'impunité totale.

Quand le Mossad affirme être "avec les manifestants sur le terrain", que faut-il comprendre ? Qu'il finance certains groupes ? Qu'il fournit du matériel de communication pour contourner les coupures d'internet ? Qu'il orchestre des actions de déstabilisation ? L'aveu est là, assumé.

L'ironie est cruelle : Israël, qui réprime brutalement toute manifestation palestinienne, qui maintient des millions de personnes sous occupation militaire, qui pratique l'apartheid selon Amnesty International et Human Rights Watch, ce même Israël donne des leçons de liberté à l'Iran.

La réponse de Téhéran : "ligne rouge"

Face à ces menaces, le général Amir Hatami, chef de l'armée iranienne, réagit fermement le 6 janvier : "L'Iran considère l'escalade de la rhétorique ennemie comme une menace. Si l'ennemi commet une erreur, nous riposterons avec plus de fermeté qu'en juin."

Ali Larijani, conseiller du Guide suprême, avertit que "l'ingérence américaine plongera toute la région dans le chaos" et que les bases américaines au Moyen-Orient "sont des cibles légitimes". Message reçu : Téhéran ne se laissera pas faire.

Le régime iranien accuse – à juste titre – Washington et Tel-Aviv d'orchestrer cette déstabilisation. Les manifestations sont présentées comme un complot occidental pour affaiblir un pays qui refuse de se soumettre à l'hégémonie américaine dans la région.

Cette lecture est-elle fausse ? Partiellement. Il y a bien une ingérence extérieure massive, documentée, assumée. Mais il y a aussi de vraies revendications populaires légitimes que le régime ne peut balayer d'un revers de main en criant au complot. La réalité, encore une fois, est dans la nuance : un soulèvement authentique instrumentalisé par des puissances étrangères.

Perspectives : vers un nouveau Moyen-Orient ou vers le chaos ?

Un régime affaibli mais pas vaincu

Soyons clairs : le régime iranien n'est pas sur le point de tomber. Les manifestations actuelles n'atteignent pas l'ampleur de 2022-2023. La machine répressive fonctionne, l'appareil sécuritaire tient, et une partie significative de la population – notamment les classes populaires rurales et les familles liées au régime – continue de soutenir la République islamique, ne serait-ce que par rejet de l'Occident.

Téhéran a survécu à huit ans de guerre contre l'Irak (soutenu par l'Occident), à plus de quarante ans de sanctions, à des assassinats ciblés, à des cyberattaques, aux frappes de juin dernier. Chaque fois, les analysistes occidentaux prédisent l'effondrement imminent. Chaque fois, ils se trompent.

Jay Solomon, expert américain, reconnaît : "Le mot que j'utiliserais pour 2025 est faiblesse." Mais cette faiblesse n'est pas synonyme de chute. Au contraire, certains analystes craignent que Téhéran, ayant survécu à cette tempête, se sente enhardi et prenne davantage de risques en 2026.

Le piège de l'escalade militaire

La plus grande inquiétude est une nouvelle guerre. Trump a clairement indiqué qu'il frapperait à nouveau si l'Iran reconstruit ses installations nucléaires ou balistiques. Des rapports suggèrent que Netanyahu prépare de nouvelles options militaires.

Mais une nouvelle guerre serait catastrophique. Pour les Iraniens d'abord, civils pris entre deux feux. Pour la région ensuite, qui risque l'embrasement total si l'Iran ferme le détroit d'Ormuz (20% du pétrole mondial y transite) ou frappe les installations pétrolières saoudiennes et émiraties.

Surtout, qui sortirait gagnant d'un tel conflit ? Certainement pas les peuples de la région. Ni les Iraniens, ni les Israéliens, ni les Arabes. Seuls les marchands d'armes et les faucons géopolitiques en tireraient profit.

Hooman Majd, intellectuel irano-américain, le dit crûment : "Si des missiles recommencent à tomber, les manifestants eux-mêmes seront tués." La logique de guerre ne résout rien, elle amplifie les tragédies.

Les leçons pour l'Afrique et le Sud global

Pour nous, observateurs africains, cette crise iranienne est riche d'enseignements. D'abord, elle montre que l'Occident n'a pas renoncé aux changements de régime et à l'ingérence violente – stratégies que nous connaissons bien sur notre continent, de la Libye au Soudan en passant par tant d'autres.

Ensuite, elle révèle l'arme redoutable que constituent les sanctions économiques. Présenter celles-ci comme "alternatives à la guerre" est une escroquerie : les sanctions sont une forme de guerre, qui tue lentement en affamant les populations. Les Iraqiens le savent, qui ont vu 500 000 enfants mourir dans les années 1990 à cause de l'embargo. Les Vénézuéliens le savent. Les Zimbabwéens le savent. Et maintenant, les Iraniens le vivent.

Troisièmement, le mécanisme snapback utilisé contre l'Iran crée un précédent dangereux. Demain, quelle autre nation du Sud sera sanctionnée pour avoir osé développer sa technologie, défendre sa souveraineté, résister à la domination occidentale ?

Enfin, cette crise pose la question fondamentale : un pays peut-il vraiment être souverain face à la puissance de feu économique et militaire occidentale ? L'Iran résiste depuis 1979, mais à quel prix pour sa population ? D'autres nations, plus petites, plus fragiles, ont-elles seulement le choix ?

La Chine et la Russie proposent un modèle alternatif de gouvernance mondiale multipolaire où aucune puissance ne dicterait sa loi. Leur soutien à l'Iran – malgré ses défauts – s'inscrit dans cette logique. Pour l'Afrique, qui a historiquement souffert de l'unilatéralisme occidental, cette vision mérite attention.

Conclusion : entre marteau et enclume

Ce qui se joue en Iran dépasse les frontières du pays. C'est un test de la capacité de résistance face à l'"ordre international fondé sur les règles" – expression pudique pour désigner l'hégémonie occidentale. Téhéran paie le prix de son refus de plier, de son soutien à la résistance palestinienne, de son opposition à Israël, de son rejet de la tutelle américaine.

Les Iraniens qui manifestent aujourd'hui ont raison d'exiger de meilleures conditions de vie, de dénoncer la corruption, de réclamer plus de libertés. Leur colère est légitime. Mais ils sont aussi otages d'une guerre hybride menée par des puissances qui ne se soucient nullement de leur bien-être, et qui applaudiraient demain un gouvernement fantoche à Téhéran même s'il était encore plus autoritaire – pourvu qu'il soit aligné sur Washington.

La vraie question n'est pas de savoir si le régime iranien est parfait – il ne l'est manifestement pas. La vraie question est : qui a le droit de décider du destin de l'Iran ? Les Iraniens eux-mêmes, à travers un processus politique interne ? Ou les puissances occidentales, à travers sanctions, bombardements et opérations secrètes ?

Pour nous, journalistes du Sud, la réponse est claire. Les peuples ont le droit de choisir leurs gouvernements, leurs systèmes économiques, leurs alliances – même si ces choix déplaisent à Washington. C'est cela, la véritable souveraineté. Tout le reste n'est qu'impérialisme déguisé en défense des droits humains.

L'Iran survivra-t-il à cette nouvelle tempête ? Probablement. Mais à quel prix, et pour combien de temps encore, alors que l'étau se resserre et que la souffrance populaire s'aggrave ? C'est toute la tragédie d'un peuple pris en étau entre un régime autoritaire et des puissances étrangères prédatrices. Une tragédie que tant de nations du Sud global connaissent trop bien.