Semaine sous tension : entre incendies mystérieux, normalisation diplomatique et construction de l'AES
Du 8 au 15 février 2026, le Niger et le Sahel ont traversé une semaine particulièrement dense. Entre les révélations du Général Tiani sur l'attaque de Niamey, une série d'incendies suspects dans les grands marchés, et des signaux de réchauffement diplomatique avec l'Algérie et le Nigeria, l'actualité a alterné entre inquiétudes sécuritaires et perspectives d'apaisement régional. Pendant ce temps, l'AES poursuit sa marche institutionnelle.
Introduction : Une semaine de contrastes
La deuxième semaine de février aura marqué les esprits. D'un côté, les autorités nigériennes maintiennent fermement leurs accusations contre Paris et ses alliés régionaux dans l'attaque de l'aéroport de Niamey. De l'autre, des gestes diplomatiques inédits semblent ouvrir la voie à un apaisement avec certains voisins. Mais c'est une autre séquence qui a plongé les Nigériens dans l'inquiétude : six incendies aux origines indéterminées se sont multipliés dans les marchés et centres commerciaux du pays, ravivant les interrogations sur une éventuelle campagne de déstabilisation.
Entre guerre de l'information, reconstruction diplomatique et avancées institutionnelles de la Confédération des États du Sahel, cette semaine illustre les défis multiformes auxquels fait face le Niger de la Refondation. Tour d'horizon d'une actualité riche en rebondissements.
Partie 1 : Sécurité et désinformation, un cocktail explosif
L'attaque de Niamey sous l'œil du Général Tiani
Deux semaines après les faits, le Président Tiani continue d'alimenter la controverse autour de l'attaque du 28 janvier contre la base aérienne 101. Dans son entretien à la RTN du 13 février, il a livré des détails inédits : l'opération aurait mobilisé une quarantaine de motos et coûté 300 millions de FCFA aux "sponsors", avec une coordination entre JNIM, EIGS (État islamique au Grand Sahel) et Boko Haram.
Le chef de l'État a également clarifié un point factuel : contrairement aux premières informations, le troisième avion touché n'était pas celui d'Air Côte d'Ivoire, mais un appareil tchadien. L'avion ivoirien a bien reçu des impacts de balles perdues, mais ce détail compte dans la lecture de l'incident, permettant de différencier les dégâts directs des dommages collatéraux.
Surtout, Tiani a réitéré ses accusations diplomatiques frontales contre Emmanuel Macron, Patrice Talon et Alassane Ouattara, qu'il accuse d'avoir "collaboré" avec les assaillants. Une posture qui continue de susciter l'indignation à Paris, Cotonou et Abidjan, où ces allégations sont qualifiées de "guerre informationnelle".
Six incendies en série: sabotage ou négligence?
Mais c'est bien la multiplication des incendies dans les marchés qui a le plus préoccupé les Nigériens cette semaine. Dans la nuit du 12 février, un début d'incendie s'est déclaré au marché moderne dit "Marché STM" de Tahoua. Grâce à l'intervention rapide des sapeurs-pompiers et de la police, seules trois grandes boutiques ont été détruites, limitant ainsi les dégâts.
Cet incident s'inscrit dans une séquence troublante : le Grand Marché de Maradi la semaine précédente, le Grand Marché Dollé de Zinder quelques jours avant, puis les marchés de Diffa et de Niamey. Six grands centres commerciaux touchés en quelques semaines, tous par des feux dont l'origine reste "indéterminée" selon les autorités.
Les commerçants sinistrés témoignent de leur désarroi. À Tahoua, Nouridine Oumarou, propriétaire de l'une des boutiques calcinées, expliquait qu'il avait quitté le marché "10 minutes" avant que l'incendie ne se déclare. Sa boutique contenait des cosmétiques, hijabs, parfums et autres produits destinés aux femmes, partis en fumée en quelques minutes.
Face à cette série noire, les interrogations fusent : s'agit-il de négligence dans l'application des normes de sécurité, ou d'une campagne coordonnée de sabotage visant à fragiliser l'économie et semer le trouble? Les autorités restent prudentes, mais la population commence à s'inquiéter sérieusement.
La guerre de l'information bat son plein
Comme pour illustrer la dimension informationnelle du conflit en cours, une grosse opération de désinformation a été déjouée cette semaine. Une fausse vidéo et un faux communiqué du ministre de la Justice ont circulé sur les réseaux sociaux, prétendant relayer une conférence de presse sur l'attaque de Niamey. Le ministère a rapidement démenti ce montage grossier.
Ce type d'opération rappelle que le Niger fait face à une véritable guerre de l'information, où rumeurs, fausses vidéos et manipulation d'images se mêlent aux enjeux sécuritaires réels. Une bataille médiatique qui se superpose aux tensions géopolitiques.
Partie 2 : Normalisation diplomatique, les premiers signes de dégel
L'Algérie tourne la page de la crise
Après plusieurs mois de froid diplomatique, un geste fort est venu d'Alger. Sur instructions du président Tebboune, l'ambassadeur algérien va revenir à Niamey "avec effet immédiat", après le retour à Alger de l'ambassadeur nigérien. Cette normalisation intervient dans un contexte où l'AES cherche à stabiliser ses relations avec ses voisins du Maghreb, notamment dans une logique de sécurisation de ses frontières nord.
La crise d'avril 2025 entre les deux pays appartenait ainsi au passé. Ce rapprochement témoigne de la volonté de part et d'autre de privilégier les intérêts stratégiques communs, notamment la lutte contre le terrorisme dans la bande sahélo-saharienne.
Niger-Nigeria : le dialogue reprend
Autre signe encourageant : après plusieurs mois de tensions, le Niger et le Nigeria se sont remis à la table des négociations. Une séance de travail entre délégations a abouti à des accords douaniers visant à sécuriser la frontière commune et relancer les échanges commerciaux sur les principaux corridors.
Quand on connaît l'importance vitale du Nigeria pour l'économie nigérienne, notamment pour l'approvisionnement en produits de première nécessité et le transit des marchandises, cette reprise du dialogue constitue un pas important. Les deux pays partagent près de 1500 kilomètres de frontière et des liens économiques historiques qu'il était devenu urgent de préserver.
Partie 3 : L'AES consolide ses structures
Un président pour la Banque Confédérale
Sur le plan institutionnel, l'Alliance des États du Sahel continue de se structurer. La nomination du Professeur Balibié Serge Auguste Bayala à la présidence de la Banque Confédérale pour l'Investissement et le Développement (BCID-AES) marque une étape stratégique. Cette institution, dotée de 500 milliards de FCFA, doit incarner la souveraineté financière de la Confédération et financer les projets de développement des trois pays membres.
C'est un signal fort adressé aux institutions financières internationales : l'AES entend se doter de ses propres outils de financement pour réduire sa dépendance aux bailleurs traditionnels.
Fraternité sahélienne en actes
Pour illustrer la dimension culturelle de cette construction confédérale, le Premier ministre nigérien Lamine Zeine s'est rendu à Ndjamena pour le Festival International des Cultures Sahariennes, aux côtés de son homologue burkinabé Rimtalba Ouedraogo. Ces moments de fraternité culturelle participent à tisser des liens durables entre les peuples des trois pays de l'AES, au-delà des seuls accords politiques et militaires.
Au Mali, consolidation militaire du pouvoir
Le président malien Assimi Goïta a procédé jeudi 12 février à un remaniement gouvernemental significatif. Trois ministres ont été promus au rang de ministres d'État : les généraux Sadio Camara à la Défense, Ismael Wagué à la Réconciliation, et Alhousseine Sanou à l'Économie et aux Finances.
Le général Abdoulaye Maïga reste Premier ministre mais lâche le portefeuille de l'Administration du territoire. Ce remaniement consolide la présence militaire au sommet de l'exécutif malien, dans une logique de contrôle renforcé de l'appareil d'État. La justice malienne a par ailleurs confirmé la condamnation de l'ancien Premier ministre Moussa Mara à deux ans de prison, dont un an ferme.
Partie 4 : L'Afrique en mouvement
Addis-Abeba, capitale continentale
Le 39e Sommet ordinaire de l'Union africaine s'est tenu les 14 et 15 février à Addis-Abeba, réunissant une cinquantaine de chefs d'État et de gouvernement autour du thème annuel : "Assurer une disponibilité durable de l'eau et des systèmes d'assainissement sûrs pour atteindre les objectifs de l'Agenda 2063".
Au-delà de cette thématique environnementale, le sommet a abordé les crises sécuritaires qui secouent le continent, notamment les conflits au Soudan, Soudan du Sud et dans l'Est de la RDC. L'Angola a transmis la présidence tournante au Burundi, dont le président Évariste Ndayishimiye est envoyé spécial de l'UA pour le Sahel. Un rapport sur la situation sécuritaire sahélienne a été examiné en l'absence des dirigeants du Mali, du Niger et du Burkina Faso, désormais regroupés au sein de l'AES.
Le président guinéen Mamadi Doumbouya y a participé, tout comme le secrétaire général de l'ONU Antonio Guterres, qui s'adressait au sommet pour la dernière fois avant la fin de son mandat. Le Conseil exécutif a appelé à l'unité, à la gestion durable de l'eau et à l'accélération de l'intégration continentale via la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf).
Positions stratégiques au Conseil de Paix et Sécurité
Côté institutions, la RDC et le Maroc ont tous deux été élus dès le premier tour au Conseil de Paix et de Sécurité de l'Union africaine, pour un mandat de deux ans. Des positions stratégiques dans un contexte où les crises sécuritaires se multiplient sur le continent, de la Corne de l'Afrique aux Grands Lacs en passant par le Sahel.
La Russie renforce ses liens sahéliens
Moscou continue de tisser sa toile diplomatique en Afrique. Le ministre russe des Affaires étrangères Sergueï Lavrov a signé un accord sur les Fondations des Relations avec le Burkina Faso. À Bamako, l'ambassade de Russie a célébré la Journée du diplomate, signe que le Kremlin entend bien consolider sa présence au Sahel, où il s'est progressivement positionné comme alternative à l'Occident depuis le départ des forces françaises.
AGOA reconduit, une bouffée d'oxygène
Bonne nouvelle pour le Sénégal et plusieurs pays africains : l'AGOA (African Growth and Opportunity Act) a été reconduit. Cet accord permet aux pays éligibles de continuer à bénéficier d'un accès en franchise de droits aux marchés américains. Une bouffée d'oxygène pour les économies qui dépendent de ces exportations, même si le Niger, sanctionné après le changement de 2023, reste exclu du dispositif.
Conclusion : Entre tensions et reconstructions
Cette semaine illustre parfaitement les paradoxes du Niger actuel. D'un côté, les tensions persistent avec l'Occident et certains voisins, dans un climat de suspicion alimenté par les incendies mystérieux et la guerre informationnelle. De l'autre, des signaux de normalisation diplomatique avec l'Algérie et le Nigeria ouvrent des perspectives d'apaisement régional.
L'AES, quant à elle, poursuit méthodiquement sa construction institutionnelle, avec la mise en place de sa banque confédérale et le renforcement des liens culturels entre ses trois membres. Au Mali, le remaniement gouvernemental confirme l'emprise militaire sur l'État, dans une logique qui rappelle celle du Niger et du Burkina Faso.
À l'échelle continentale, le sommet d'Addis-Abeba a rappelé que les défis sont immenses : sécurité hydrique, crises sécuritaires multiples, intégration économique encore balbutiante. Mais dans cette complexité, des dynamiques positives émergent, notamment dans les relations bilatérales et la volonté affichée de renforcer la coopération Sud-Sud.
La semaine prochaine dira si le dégel diplomatique amorcé se confirme, et surtout si les autorités parviendront à percer le mystère de ces incendies en série qui inquiètent légitimement la population.

moulaye
