Général Tiani et le "Retour à la Terre" : analyse d'une révolution agricole au Niger
Alors que le Sahel compte 38 millions de personnes en insécurité alimentaire, le Général Abdourahamane Tiani lance une stratégie ambitieuse de réindustrialisation agricole. Entre irrigation massive, résurrection d'usines fermées et appel vibrant à la jeunesse, le Niger mise sur l'autosuffisance pour sortir de la dépendance. Un pari audacieux dans un contexte où ses voisins peinent encore à nourrir leurs populations.
Introduction
Le Niger fait un pari qui pourrait changer la donne au Sahel. Depuis novembre 2025, le Président Abdourahamane Tiani parcourt le pays pour défendre sa vision : transformer cette nation de 25 millions d'habitants, longtemps dépendante des importations alimentaires, en puissance agricole capable de nourrir sa population et d'exporter vers la région.
La stratégie baptisée "Retour à la Terre" repose sur trois piliers : doubler les surfaces irriguées d'ici 2027, relancer les usines agro-industrielles fermées depuis des décennies, et convaincre la jeunesse de devenir des agri-preneurs. Les premiers résultats interpellent : le prix du riz a chuté de moitié en deux ans, passant de 20 000 à 11 000 FCFA le sac de 25 kg. Pour un pays qui comptait parmi les plus vulnérables de la planète, c'est un changement radical.
Mais dans un Sahel où le Burkina Faso voit certaines zones basculer en situation de famine et où le Mali peine toujours avec une agriculture traditionnelle peu productive, cette ambition nigérienne soulève des questions. Est-ce un modèle duplicable ou une exception portée par des conditions particulières ? Le financement tiendra-t-il sur la durée ? Et surtout, cette révolution verte résistera-t-elle aux défis sécuritaires et climatiques qui minent la région ?
Le constat : un Sahel structurellement dépendant
Pour comprendre l'ampleur du défi, il faut d'abord regarder l'état général du Sahel. La région reste la plus touchée par l'insécurité alimentaire en Afrique, avec près de 60% de la population concernée. Au Burkina Faso voisin, entre juin et août 2024, plus de 273 000 personnes étaient en situation d'insécurité alimentaire aiguë. Certaines communes du Sahel burkinabè, sous blocus de groupes armés, frôlent même la Phase 5 de l'IPC, le stade de la famine.
Le diagnostic est partout le même : une agriculture de subsistance, trop dépendante des pluies, avec des taux d'irrigation dérisoires. Au Mali, seulement 12% des agriculteurs pratiquent l'irrigation. Le Burkina Faso possède certes plus de 1 100 barrages, mais 90% sont dans un état de dégradation avancé ou moyen. Pendant ce temps, les bassins du Niger et du Sénégal laissent filer plus de 90% de leurs écoulements vers la mer, un gâchis monumental dans des zones où chaque goutte d'eau compte.
Face à ce tableau, le Niger possède pourtant des atouts : plus de 10 millions d'hectares de terres irrigables, des ressources en eau sous-exploitées, et désormais une volonté politique affichée de transformer ce potentiel en réalité économique.
Le Programme Grande Irrigation : passer de la théorie aux hectares
Au cœur de la stratégie se trouve le Programme Grande Irrigation, lancé en 2024 avec un objectif chiffré : passer de 18 500 hectares irrigués à 39 700 hectares d'ici 2027. Cela peut paraître modeste à l'échelle africaine, mais pour un pays sahélien, c'est un bond considérable. L'ambition affichée est de réduire de moitié les importations de riz et de produire 313 000 tonnes de céréales irriguées.
Les premiers résultats sont tangibles. Dix-neuf périmètres irrigués totalisant 2 006 hectares ont été identifiés pour réhabilitation. Vingt-neuf nouveaux sites représentant 2 000 hectares sont en cours d'aménagement. Le cas emblématique de Djirataoua, dans la région de Maradi, illustre ce que peut donner ce modèle à pleine puissance. Sur 600 hectares, le site produit 23 000 tonnes de Moringa par an, évaluées à près de 2 milliards de FCFA, ainsi qu'une diversité de cultures : bananes, aubergines, maïs, sorgho, arachide.
"Nous avons repoussé la faim jusqu'à ses frontières", a déclaré le Président Tiani lors de sa tournée nationale. Une formule qui peut sembler grandiloquente, mais qui trouve un écho dans les faits : le Niger n'a connu aucune période de soudure ces deux dernières années, alors que ses voisins continuent d'en subir régulièrement.
Selon un expert du Panel Malabo Montpellier, l'irrigation peut générer jusqu'à 20% du PIB agricole dans les pays où elle se développe rapidement. Le Niger semble en voie d'atteindre ce ratio, ce qui en ferait l'un des rares pays sahéliens à transformer structurellement son agriculture.
L'agro-industrie : ressusciter les morts
L'irrigation seule ne suffit pas. Le second pilier de la stratégie vise à capturer la valeur ajoutée en transformant sur place. C'est là que le discours de Tiani devient plus radical. Lors de son passage à Zinder, il a explicitement appelé à "ressusciter" les usines fermées : SOTRAMIL, SEPANI de Magaria, et surtout la Sucrerie du Niger (SHN) de Matamey, créée en 1952 et fermée depuis des décennies.
"Nous avons détruit nos usines existantes pour aller chercher tout à l'extérieur du pays", a martelé le Chef de l'État. Le message est clair : le Niger a participé à sa propre désindustrialisation en laissant mourir des outils de production viables.
Pour concrétiser cette vision, l'annonce majeure est venue le 17 novembre 2025 : la construction d'un centre agro-industriel de 60 milliards de FCFA à Maradi, directement implanté dans le périmètre de Djirataoua. L'idée : créer une chaîne de valeur intégrée où production et transformation se nourrissent mutuellement. Les produits sortis de ces 600 hectares seront transformés à quelques kilomètres de là, générant emplois et richesse localement.
Le gouvernement promet un accès facilité pour les opérateurs économiques, sans "bureaucratie excessive", à condition que l'activité serve les intérêts nationaux. C'est un discours qui tranche avec les lourdeurs administratives habituelles en Afrique de l'Ouest, mais qui reste à éprouver dans les faits.
La jeunesse : du chômage à l'agri-preneuriat
Le troisième pilier est peut-être le plus audacieux : convaincre une génération habituée à fuir les campagnes que l'agriculture peut être un vecteur d'enrichissement. Le "Retour à la Terre" n'est pas qu'un slogan poétique, c'est une politique sociétale qui vise à offrir une alternative concrète à l'exode rural, à la mendicité et au chômage urbain.
Pour donner corps à cet objectif, le gouvernement a organisé du 3 au 5 décembre 2025 un Forum National sur l'Entrepreneuriat Agricole des Jeunes à Niamey. L'événement réunit jeunes agri-preneurs, institutions financières, experts techniques et gouvernement pour créer un écosystème favorable. Le ministère de l'Agriculture parle de "bâtir une génération d'entrepreneurs agricoles capables de transformer la production nationale et d'intégrer la valeur ajoutée".
C'est un pari risqué. Dans toute l'Afrique de l'Ouest, l'agriculture reste perçue comme une activité de dernier recours, pas comme un secteur d'avenir. Mais si le Niger parvient à démontrer qu'un jeune peut gagner décemment sa vie en cultivant 5 hectares irrigués et en vendant sa production transformée, cela pourrait changer la donne.
Les infrastructures : du corridor ferroviaire au port sec
Pour que cette révolution agricole soit viable économiquement, le Niger investit massivement dans les infrastructures logistiques. Le projet de corridor ferroviaire Kano-Maradi, mené conjointement avec le Nigeria, atteint 61% d'achèvement physique. Une fois terminé, il offrira un accès direct au port de Lagos, réduisant drastiquement les coûts de transport et les délais.
Un port sec est également prévu à Maradi pour faciliter le dédouanement et la redistribution. Cette infrastructure transformerait la ville en véritable carrefour commercial entre Niger et Nigeria. D'ailleurs, depuis la réouverture de la frontière en mars 2024, les exportations du Nigeria vers le Niger ont bondi de 204% au deuxième trimestre 2024. Le Niger est redevenu le 5ème partenaire commercial du Nigeria.
Ces investissements logistiques sont cruciaux. Sans eux, même avec une production abondante, le Niger resterait enclavé et vulnérable aux fluctuations de marchés lointains.
Analyse critique : les forces et les failles du modèle
La stratégie "Retour à la Terre" présente une cohérence logique indéniable. Chaque pilier soutient les autres dans une spirale vertueuse : l'irrigation augmente la production, la transformation capte la valeur ajoutée, les infrastructures facilitent l'accès aux marchés, et la mobilisation de la jeunesse assure la main-d'œuvre. L'implication personnelle et visible du Président Tiani crédibilise l'ensemble et mobilise les acteurs.
Les résultats concrets déjà observables sont encourageants. La baisse de moitié du prix du riz en deux ans n'est pas anecdotique dans un pays où cette denrée est de première nécessité. L'absence de période de soudure ces deux dernières années rompt avec des décennies de cycles de faim saisonniers.
Cependant, plusieurs défis majeurs se posent. Le financement d'abord. Le Programme Grande Irrigation et les centres agro-industriels comme celui de Maradi nécessitent des dizaines de milliards de FCFA. D'où viendront ces fonds sur la durée ? Le Niger reste un pays pauvre, avec des ressources budgétaires limitées, et les partenaires internationaux se sont raréfiés depuis le coup d'État de 2023.
La gouvernance ensuite. La transformation durable implique une gestion rigoureuse des périmètres irrigués, des usines, et des fonds publics. Dans une région où la corruption reste endémique, comment garantir que les investissements serviront réellement les populations et non les élites politico-économiques ?
Les capacités techniques posent également question. Transformer 60 milliards de FCFA d'infrastructures en outil productif viable nécessite une main-d'œuvre formée, des technologies adaptées, et une expertise en gestion industrielle que le Niger ne possède pas en abondance. Qui formera ces jeunes agri-preneurs ? Qui entretiendra les systèmes d'irrigation ? Qui gérera les usines ?
Le contexte sécuritaire est une épée de Damoclès. Plusieurs régions visées par le Programme Grande Irrigation (Diffa, Tahoua, Agadez) subissent des instabilités liées aux groupes armés. Comment aménager des périmètres irrigués dans des zones où la circulation est dangereuse ?
Enfin, la volatilité climatique demeure. Le Sahel reste une région fragile, soumise à des sécheresses récurrentes et à des inondations imprévisibles. L'irrigation réduit les risques, mais ne les supprime pas. Une succession de mauvaises années climatiques pourrait mettre à mal l'ensemble de la stratégie.
Quel modèle pour le Sahel ?
La question qui se pose désormais dépasse le Niger. Le "Retour à la Terre" peut-il servir de modèle aux autres pays du Sahel ? L'Alliance des États du Sahel (AES), qui regroupe le Niger, le Mali et le Burkina Faso, discute activement de souveraineté alimentaire collective. Une foire commerciale de l'AES est d'ailleurs prévue du 16 au 20 décembre 2025 à Niamey, avec pour thème "Produire, transformer et consommer local".
Les trois pays partagent les mêmes défis : dépendance aux importations, agriculture traditionnelle peu productive, contexte sécuritaire dégradé. Mais le Niger semble avoir une longueur d'avance en termes de structuration et d'exécution. Pendant que le Burkina Faso gère des urgences humanitaires et que le Mali peine à industrialiser son agriculture, le Niger met en œuvre un programme chiffré, planifié, avec des résultats mesurables.
La vraie question n'est pas de savoir si le modèle est parfait, mais s'il est viable et duplicable. Si le Niger parvient effectivement à atteindre l'autosuffisance alimentaire, à créer des emplois massifs pour sa jeunesse, et à exporter des produits transformés vers la région, alors il deviendra une référence. Dans le cas contraire, cela confirmera que les grands programmes agricoles en Afrique restent des promesses non tenues.
Conclusion
Le "Retour à la Terre" du Général Tiani représente bien plus qu'une politique agricole. C'est un pari civilisationnel : transformer un pays sahélien fragile en puissance agricole régionale. Les ambitions sont claires, les moyens commencent à suivre, et les premiers résultats encouragent.
Mais la réussite de cette stratégie dépendra de trois facteurs : la capacité du Niger à mobiliser des financements durables, la rigueur de la gouvernance pour éviter les dérives, et la résilience face aux chocs sécuritaires et climatiques. Le Forum National de décembre 2025 sur l'entrepreneuriat agricole des jeunes et la future foire commerciale de l'AES seront des moments clés pour évaluer si cette dynamique s'installe dans la durée.
Au-delà du Niger, c'est tout le Sahel qui observe. Si ce pari réussit, il pourrait inspirer une nouvelle génération de politiques agricoles africaines, fondées sur la souveraineté, la transformation locale, et la mobilisation de la jeunesse. Si il échoue, il rejoindra la longue liste des grands projets sahéliens restés lettres mortes. L'histoire s'écrit en ce moment même, dans les périmètres irrigués de Djirataoua et les futures usines de Maradi.

moulaye
