Coup d'État au Bénin : frappes nigérianes, force CEDEAO et tensions avec l'AES décryptées

Dimanche 7 décembre 2025, des militaires mutins ont tenté de renverser Patrice Talon à Cotonou. L'intervention fulgurante de l'aviation nigériane et le déploiement de la force en attente de la CEDEAO ont mis fin à l'aventure en moins d'une journée, révélant les nouvelles lignes de fracture entre les blocs ouest-africains.

Coup d'État au Bénin : frappes nigérianes, force CEDEAO et tensions avec l'AES décryptées

Une nuit de chaos à Cotonou

Vers deux heures du matin, dimanche 7 décembre 2025, le calme de la capitale économique béninoise vole en éclats. Des soldats issus du camp Togbin, dans le quartier de Fidjrossè, lancent une série d'attaques coordonnées contre les résidences de hauts gradés loyalistes. Le général Bertin Bada, directeur du cabinet militaire de la présidence, échappe de justesse à l'assaut. Son épouse, Berthe Bada, n'a pas cette chance : elle succombe à ses blessures, première victime civile confirmée de cette tentative de putsch.

Trois heures plus tard, les mutins passent à l'offensive contre le palais présidentiel. Une bataille nourrie oppose les insurgés à la Garde républicaine, commandée par le colonel Dieudonné Tévoédjrè. Dans le même temps, le chef d'état-major de l'armée de terre, le général Abou Issa, est capturé à son domicile après avoir résisté à ses assaillants. Le commandant de la Garde nationale, le colonel Faizou Gomina, dépêché au camp Togbin pour évaluer la situation, tombe également aux mains des putschistes.

À huit heures, huit militaires apparaissent sur l'écran de la télévision nationale ORTB. À leur tête, un officier jusqu'alors peu connu : le lieutenant-colonel Pascal Tigri, ancien commandant du 3e bataillon interarmes de la Garde nationale récemment promu aux forces spéciales. Au nom du « Comité militaire pour la Refondation » (CMR), il annonce la destitution de Patrice Talon, la suspension de la Constitution et la fermeture des frontières.

Le Nigeria frappe sans hésitation

La riposte ne tarde pas. Dès la matinée, le gouvernement béninois adresse deux demandes formelles d'assistance militaire à Abuja. Le président Bola Tinubu ordonne immédiatement le déploiement de chasseurs de l'armée de l'air nigériane. En moins de trente minutes, plusieurs frappes coordonnées pilonnent les positions des mutins au camp Togbin et aux abords du siège de l'ORTB.

« Aujourd'hui, les forces armées nigérianes se sont dressées vaillamment en défenseurs de l'ordre constitutionnel au Bénin, à l'invitation du gouvernement », déclare le président Tinubu dans un communiqué officiel. « Nos forces ont agi dans le cadre du Protocole de la CEDEAO sur la démocratie et la bonne gouvernance. Elles ont contribué à stabiliser un pays voisin. »

Cette opération constitue la première intervention militaire nigériane à l'étranger depuis la crise gambienne de 2017. Des troupes au sol sont également déployées pour épauler les forces loyalistes béninoises. À 11h09, le ministre de l'Intérieur Alassane Seidou annonce officiellement l'échec du putsch.

Côté français, l'Élysée confirme avoir fourni un appui en « surveillance, observation et soutien logistique » à la demande de Cotonou. Des sites de suivi aérien signalent la présence d'un avion de reconnaissance français dans le ciel de la capitale béninoise tout au long de la journée.

La CEDEAO déploie sa force en attente

À 19h37, l'organisation régionale franchit un pas historique. Après consultation des chefs d'État membres du Conseil de médiation et de sécurité, le président Julius Maada Bio (Sierra Leone), président en exercice de la CEDEAO, ordonne le « déploiement immédiat » de la force en attente au Bénin. Des contingents du Nigeria, de Sierra Leone, de Côte d'Ivoire et du Ghana convergent vers Cotonou. Les premiers soldats ivoiriens atterrissent dans la soirée.

« Je salue le leadership du président Patrice Talon et le courage des forces armées qui ont déjoué cette tentative de coup d'État », déclare le président sierra-léonais deux jours plus tard. La CEDEAO invoque l'article 25(e) de son Protocole de 1999 relatif au mécanisme de prévention et de gestion des conflits pour justifier juridiquement l'intervention.

En fin de soirée, Patrice Talon apparaît à la télévision. Visage fermé, il assure que la situation est « totalement sous contrôle ». Dans la nuit du 7 au 8 décembre, vers deux heures du matin, les généraux Abou Issa et Gomina sont libérés près de Tchaourou, dans le nord du pays, après avoir été transportés sur 300 kilomètres par leurs ravisseurs.

Quatorze arrestations, trois fugitifs recherchés

Le bilan s'alourdit au fil des heures. Le porte-parole du gouvernement, Wilfried Léandre Houngbedji, annonce l'arrestation de 14 personnes, dont 12 militaires d'active et un soldat radié des rangs. Trois officiers demeurent en fuite et font l'objet d'un avis de recherche : le lieutenant-colonel Pascal Tigri, le capitaine Ousmane Samary et le capitaine-major Sambieni Castro. Selon Jeune Afrique, Tigri aurait trouvé refuge à Lomé, dans le quartier Lomé 2. Cotonou prépare une notice rouge Interpol pour obtenir son extradition.

Les motivations avancées par les mutins lors de leur allocution télévisée éclairent un malaise profond au sein de l'institution militaire : détérioration de la situation sécuritaire dans le nord du pays face à la menace djihadiste, « abandon des soldats tombés au combat et de leurs familles », favoritisme dans les promotions, coupes dans le système de santé militaire et restrictions des libertés politiques.

L'AES observe et menace

Depuis Bamako, Ouagadougou et Niamey, le silence est assourdissant. Les trois États de l'Alliance des États du Sahel (AES) — Mali, Burkina Faso, Niger — n'émettent aucune déclaration officielle sur le putsch manqué. « Officiellement, les autorités du Mali, du Niger et du Burkina Faso n'ont pas commenté la tentative de coup d'État au Bénin », confirme le correspondant de RFI Serge Daniel.

En coulisses, les réactions sont moins mesurées. Un officiel malien confie : « C'est la France qui a sauvé le Bénin. La France continue de s'ingérer dans les affaires africaines. » Des comptes pro-AES sur les réseaux sociaux relaient massivement des contenus de désinformation, annonçant prématurément la victoire du putsch ou la prétendue arrestation de Talon. Le blogueur Kémi Séba, candidat déclaré à la présidentielle béninoise de 2026 et figure du panafricanisme pro-russe, apporte publiquement son soutien aux mutins.

L'incident le plus révélateur survient le lendemain. Un avion-cargo C-130 de l'armée de l'air nigériane, transportant 11 militaires, effectue un atterrissage d'urgence à Bobo-Dioulasso au Burkina Faso. L'AES dénonce une « violation de l'espace aérien confédéral » et place ses défenses anti-aériennes en alerte maximale. Le communiqué, signé par le général Assimi Goïta, autorise désormais les forces de défense à « neutraliser tout aéronef » pénétrant sans autorisation le ciel de la Confédération.

Un contexte politique sous tension

Cette tentative de putsch intervient dans un climat déjà inflammable. En septembre 2024, les autorités avaient déjoué un premier projet de coup d'État impliquant Olivier Boko, homme d'affaires et ancien proche du président, ainsi que l'ex-ministre des Sports Oswald Homeky. Tous deux ont été condamnés en janvier 2025 à 20 ans de prison ferme et au paiement solidaire de 60 milliards de francs CFA de dommages-intérêts à l'État.

Patrice Talon, au pouvoir depuis 2016, achève son second et dernier mandat. Il a réaffirmé à plusieurs reprises qu'il ne briguerait pas de troisième mandat, malgré une révision constitutionnelle votée en novembre 2025 portant la durée du mandat présidentiel de cinq à sept ans. L'élection présidentielle est prévue le 12 avril 2026. Le ministre d'État à l'Économie et aux Finances, Romuald Wadagni, désigné en août 2025 candidat de la majorité présidentielle, fait figure de dauphin.

Un précédent régional aux implications durables

L'échec du putsch du 7 décembre envoie un signal fort aux apprentis putschistes de la région. Après une décennie de coups d'État réussis au Mali (2020, 2021), en Guinée (2021), au Burkina Faso (2022, deux fois), au Niger (2023) et au Gabon (2023), la riposte fulgurante de la CEDEAO et du Nigeria démontre que l'organisation régionale a retrouvé sa capacité d'action.

Cette intervention soulève néanmoins des questions de souveraineté. Si le gouvernement béninois a formellement sollicité l'aide étrangère, légitimant l'opération au regard du droit international, les régimes de l'AES y voient une preuve supplémentaire de l'ingérence occidentale — la France en tête — dans les affaires africaines. La mise en alerte maximale des défenses anti-aériennes de la Confédération sahélienne illustre la cristallisation de deux blocs antagonistes en Afrique de l'Ouest : d'un côté, une CEDEAO renforcée par le partenariat avec le Nigeria et les puissances occidentales ; de l'autre, une AES souverainiste, tournée vers Moscou et hostile à toute intervention extérieure.

Le Bénin sort de cette épreuve avec un ordre constitutionnel préservé mais des fractures exposées au grand jour. Les griefs exprimés par les mutins — insécurité au nord, malaise dans les casernes, restrictions démocratiques — ne disparaîtront pas avec leur arrestation. À six mois de l'élection présidentielle, la transition vers l'après-Talon s'annonce sous haute surveillance.

Conclusion

La tentative de coup d'État du 7 décembre 2025 restera comme un tournant pour la stabilité ouest-africaine. En douze heures, une coalition régionale menée par le Nigeria a démontré sa capacité à défendre l'ordre constitutionnel par la force. Cette victoire tactique masque cependant des tensions structurelles : entre la CEDEAO et l'AES, entre le Bénin et ses voisins sahéliens, entre un pouvoir qui se veut réformateur et une armée traversée par le doute. La vraie épreuve pour Patrice Talon et son successeur désigné sera de répondre aux causes profondes de ce soulèvement — avant que d'autres ne tentent leur chance.