Au FIER, le secteur solaire nigérien se cherche une identité industrielle
Le deuxième et dernier jour du Forum International sur les Energies Renouvelables (FIER-JNER) a refermé ses portes ce 8 avril au CIC Mahatma Gandhi de Niamey. Au-delà des discours officiels de la veille, c'est sur les stands que s'est raconté quelque chose de plus intéressant : un tissu d'acteurs hétérogènes — ONG internationale, start-up locale à capital féminin, géant chinois de la tech et fabricant solaire en cours d'implantation — qui dessinent, chacun à leur façon, les contours d'un secteur énergétique en train de se structurer. Pas encore suffisant, pas encore cohérent, mais résolument en mouvement.
Ce que les stands révèlent que les discours ne disent pas
Le premier jour avait posé le cadre politique : souveraineté énergétique, 30 % de renouvelables d'ici 2030, projets structurants en cascade. Le deuxième jour appartient aux praticiens. Ceux qui installent des panneaux sur des toits à Niamey, qui distribuent des kits solaires à des ménages déplacés à Tahoua, qui programment des onduleurs intelligents ou qui cherchent encore leurs premiers clients.
Ce qu'on observe en circulant entre les exposants du CIC, c'est une réalité à plusieurs vitesses. D'un côté, des structures internationales bien dotées — Mercy Corps avec ses financements GIZ/EnDev, Huawei avec ses équipements de dernière génération, Rich PV avec un projet d'usine en cours. De l'autre, des entrepreneurs locaux, souvent portés par une conviction plus que par un capital, qui se débattent avec des questions de visibilité, de financement et d'accès à des partenaires fiables. Les deux mondes se côtoient dans la même salle. Ils ne se croisent pas encore assez.
Des voix de terrain : ce que trois acteurs ont dit
Mercy Corps Niger porte le solaire là où l'Etat n'arrive pas encore
L'ONG internationale était présente au forum avec son projet DSS (Demand Side Subsidy), financé par EnDev/GIZ. L'ambition est concrète : améliorer l'accès à des solutions solaires hors réseau pour au moins 24 150 ménages déplacés et communautés hôtes dans les régions de Tahoua et Maradi, sur une durée de 14 mois. Un chiffre qui dit beaucoup sur les angles morts de l'électrification nationale — les zones de déplacement, les communautés hôtes, les populations que le réseau classique n'atteindra pas de sitôt.
L'approche combine distribution directe de kits solaires — 3 000 distribués par le partenaire local Ouba Energy dans deux communes à ce stade — et renforcement des acteurs privés locaux via des subventions basées sur les résultats. Trois sites maraîchers ont également été équipés en systèmes de pompage solaire, grâce au financement du Bureau of Population, Refugees, and Migration (BPRM), avec des réseaux californiens de distribution d'eau. Ce dernier point mérite attention : l'énergie solaire comme levier de sécurité alimentaire, pas seulement d'éclairage domestique.
Rich PV : un fabricant chinois qui mise sur la production locale
Présente au Niger depuis environ quatre mois seulement, Rich PV est une entreprise chinoise installée au quartier Plateau, derrière l'ORTN. Ce qui la distingue sur un marché saturé de revendeurs et d'importateurs : elle se revendique fabricant, pas intermédiaire. Feng Jun, qui dirige la structure, est venu au forum avec un objectif clair — nouer des contacts directs avec des clients et des investisseurs potentiels.
Plus significatif encore : Rich PV prévoit d'ouvrir prochainement une usine de fabrication sur la route de l'aéroport. Si ce projet se concrétise, il marquerait un pas réel vers ce que les discours officiels appellent depuis des années "la transformation locale" — passer du statut de marché d'écoulement à celui de site de production. L'emplacement de l'usine reste à confirmer, mais l'intention industrielle est posée.
Aminatou Ibrahim Manzo : une femme qui décide d'exister dans un secteur d'hommes
Aminatou Ibrahim Manzo est directrice de Solar Access Niger (SAN), une start-up lancée cette année, sous le label Stan Consulting, basée à la Cité Progrès. Elle vient du secteur — elle a travaillé dans d'autres structures solaires avant de créer sa propre structure. Son offre couvre les installations domestiques, les kits solaires et les SHS (Solar Home Systems), en s'appuyant sur des partenariats avec des fournisseurs.
Son message au forum est double. D'un côté, une demande adressée aux décideurs : des subventions pour permettre au secteur privé local d'atteindre des marchés ruraux qui ne sont pas rentables sans accompagnement. "On ne peut pas parler d'indépendance énergétique de l'urbain au rural si les entreprises locales n'ont pas les moyens d'y aller", résume-t-elle, dans ses propres termes. De l'autre, un message à ses pairs : "J'encourage mes consœurs à oser entreprendre, à innover et surtout à être persévérantes, car l'entrepreneuriat est un chemin de longue haleine."
Dans un secteur où les décideurs, les ingénieurs et les financiers sont quasi exclusivement des hommes, cette présence n'est pas anecdotique. Elle est politique.
Huawei Digital Power : la technologie est là, mais les recommandations doivent être entendues
Huawei est présent au Niger depuis 2005. Son département Digital Power — créé plus récemment pour répondre aux enjeux énergétiques spécifiques du pays — présentait au forum des équipements de haut de gamme : onduleurs intelligents, batteries au lithium de 115 kWh, systèmes de gestion d'énergie avec contrôle à distance.
Abdoul El-Hadj Alio, ingénieur de conception chez Huawei Niger, a salué l'initiative du forum. Mais il a aussi glissé une mise en garde que les organisateurs feraient bien de ne pas ignorer : il appelle à ce que l'événement ne reste pas dans la sphère "événementielle", et que les recommandations techniques issues des ateliers soient réellement intégrées dans les politiques sectorielles. Ce n'est pas une critique de façade. C'est un signal que les acteurs du secteur ont déjà vu trop de forums dont les conclusions ont dormi dans des tiroirs.
Ce que ce forum révèle sur l'état réel du secteur
Deuxième jour après l'ouverture, le FIER-JNER laisse une impression contrastée. Sur le fond politique, la direction est claire et assumée : le Niger veut sa souveraineté énergétique, et les projets existent pour avancer dans cette direction. Sur le fond opérationnel, les lacunes sont tout aussi visibles.
Le secteur privé local est fragmenté. Les start-ups comme Solar Access Niger manquent de visibilité et d'accès à des financements adaptés. Les entreprises étrangères — Rich PV, Huawei — apportent la technologie et potentiellement le capital industriel, mais le transfert de compétences vers des acteurs nigériens reste un objectif à construire, pas une réalité acquise. Les ONG comme Mercy Corps comblent des vides réels dans les zones hors réseau, mais leur action est par définition temporaire et dépendante de financements extérieurs.
Ce que le Niger a besoin de construire, c'est ce que ni les forums ni les projets isolés ne peuvent faire seuls : un écosystème. Des mécanismes de financement adaptés aux PME solaires locales, une politique de préférence nationale dans les marchés publics d'énergie, et une structure institutionnelle dédiée aux renouvelables — celle que la Ministre a annoncée et dont l'effectivité sera le premier test de la volonté politique affichée ces deux jours.
Conclusion
Le FIER-JNER 2026 s'est fermé sur une dynamique réelle, portée par des acteurs qui existent, qui investissent et qui, pour certains, croient sincèrement au potentiel du marché nigérien. Mais entre les projets de 150, 200 ou 250 MW annoncés sur les grands écrans et la réalité d'une jeune directrice de start-up qui cherche encore ses premiers clients à la Cité Progrès, l'écart est immense. Le combler, c'est précisément le travail qui commence après la fermeture des portes du CIC Mahatma Gandhi. Ce forum a eu le mérite d'exister. La vraie question, c'est ce qu'il en restera dans six mois.


moulaye
