Visite de Sifi Ghrieb au Niger : l'Algerie revient au Sahel par la porte economique
Le Premier ministre algerien Sifi Ghrieb est arrive a Niamey le 23 mars avec 16 ministres pour copresider la 2eme session de la Grande Commission mixte nigero-algerienne, la premiere en neuf ans. Au menu : gazoduc transsaharien, route Alger-Lagos et fibre optique. Un rapprochement spectaculaire apres dix mois de gel diplomatique, qui rebat les cartes geopolitiques au Sahel.
Le Premier ministre algérien Sifi Ghrieb a entamé le 23 mars 2026 une visite officielle de deux jours à Niamey pour coprésider, avec son homologue nigérien Ali Mahaman Lamine Zeine, la 2ème session de la Grande Commission mixte nigéro-algérienne de coopération — la première en neuf ans. Cet événement marque l'aboutissement d'un rapprochement diplomatique express entre les deux pays, après une crise ouverte de dix mois consécutive à l'incident du drone de Tinzaouatine en avril 2025. La visite, qui mobilise 16 ministres algériens, inaugure un partenariat stratégique centré sur trois méga-projets d'infrastructure — le gazoduc transsaharien, la route Alger-Lagos et la dorsale à fibre optique — que Ghrieb qualifie d'« épine dorsale d'un corridor économique reliant le bassin méditerranéen aux profondeurs de l'Afrique de l'Ouest ». Au-delà du bilatéral, cette séquence redessine les rapports de force au Sahel, entre rivalité algéro-marocaine, fragilisation de l'Alliance des États du Sahel et retrait des puissances occidentales.
Quatre jours de diplomatie intensive au Centre Mahatma Gandhi
La session s'est déployée du 21 au 24 mars 2026 au Centre international de Conférences Mahatma Gandhi, complexe de 16 265 m² financé par l'Inde et inauguré en janvier 2020, d'une capacité de 3 300 places. Le 22 mars, une réunion préparatoire d'experts s'est ouverte sous la co-présidence de Boualem Chebihi (directeur général Afrique au MAE algérien) et de l'ambassadeur Souleymane Issakou (secrétaire général du MAE nigérien), portant sur l'évaluation des accords existants et l'adoption de nouveaux instruments juridiques.
Le 23 mars, Sifi Ghrieb est arrivé à l'aéroport international Diori Hamani à la tête d'une délégation comprenant 16 ministres, sur instruction directe du président Abdelmadjid Tebboune. Accueilli au pavillon présidentiel par Ali Mahaman Lamine Zeine en présence du président du Conseil consultatif de la Refondation et du gouverneur de Niamey, il a tenu un premier tête-à-tête dans le salon ministériel avant un entretien bilatéral élargi au cabinet du Premier ministre nigérien — sans déclaration devant la presse. En marge, les ministres de l'Intérieur des deux pays — le général de division Mohamed Toumba côté nigérien et Said Sayoud côté algérien — ont tenu une séance de travail bilatérale sur la coordination sécuritaire et frontalière.
L'ouverture solennelle de la 2ème session, dans l'après-midi du 23, a donné lieu à deux discours programmatiques. Le PM nigérien a qualifié l'événement de « tournant décisif » et de « véritables retrouvailles entre deux pays frères », tout en attribuant la faiblesse passée de la coopération à « l'ombre de la tutelle de la France » sur le Niger. Le PM algérien a structuré sa vision autour de quatre piliers : consolidation des acquis, accélération des grands projets d'infrastructure, élargissement des domaines de coopération, et revitalisation du partenariat économique. Il a formulé des propositions concrètes — simplification des procédures douanières, création de marchés frontaliers organisés et d'une zone de coopération frontalière intégrée — et réaffirmé que « la sécurité de l'Algérie est indissociable de celle du Niger ».
La session devait se conclure le 24 mars par la signature de plusieurs accords et mémorandums dans les domaines de la recherche géologique et minière, de l'énergie, de l'agriculture, de la santé, de la formation professionnelle et universitaire, de la jeunesse et des sports, ainsi que par la tenue d'un Forum d'affaires algéro-nigérien réunissant opérateurs publics et privés.
De la brouille aux retrouvailles : une chronologie diplomatique mouvementée
La Commission mixte de coopération Niger-Algérie fut créée en 1967, peu après les indépendances des deux pays. Elle a fonctionné de façon irrégulière — sa 10ème session ordinaire s'est tenue en novembre 2011 — avant d'être rehaussée en Haute Commission Mixte en novembre 2016, co-présidée au niveau des Premiers ministres. La 1ère session s'est tenue les 16-17 mars 2017 à Niamey, co-présidée par Brigi Rafini (Niger) et Abdelmalek Sellal (Algérie), avec à la clé une dizaine de protocoles et mémorandums couvrant la coopération policière, les NTIC, les travaux publics et les échanges commerciaux, ainsi que la création d'un Conseil d'affaires bilatéral.
L'écart de neuf ans entre les deux sessions reflète les bouleversements intervenus : le coup d'État du 26 juillet 2023 au Niger, que l'Algérie a immédiatement condamné tout en s'opposant fermement à toute intervention militaire de la CEDEAO — Tebboune déclarant qu'« une intervention militaire pourrait enflammer toute la région du Sahel ». En octobre 2023, Alger a proposé un plan de médiation avec une transition civile de six mois, initialement accepté par la junte puis abandonné. Le Premier ministre nigérien Lamine Zeine a alors accusé l'Algérie d'être « manipulatrice », plongeant la relation dans une phase de méfiance.
Le point de rupture est survenu dans la nuit du 31 mars au 1er avril 2025, lorsque l'armée algérienne a abattu un drone Bayraktar Akıncı turc de l'armée malienne près de Tinzaouatine, à la frontière algéro-malienne. Le 6 avril, les trois pays de l'AES ont rappelé leurs ambassadeurs d'Alger en solidarité avec le Mali, qualifiant l'acte d'« agression contre l'ensemble de la Confédération ». L'Algérie a répliqué le lendemain en rappelant ses propres ambassadeurs au Mali et au Niger. S'en sont suivis dix mois de gel diplomatique, ponctués à l'automne 2025 par des échanges incendiaires à l'Assemblée générale de l'ONU entre le PM malien et le MAE algérien.
Le dégel a été amorcé en novembre 2025 par un message du général Tiani à Tebboune, suivi en janvier 2026 par la visite du ministre algérien de l'Énergie Mohamed Arkab à Niamey. Le 12 février 2026, le retour simultané des ambassadeurs a officialisé la normalisation. Trois jours plus tard, les 15-16 février, Tiani s'est rendu à Alger pour une visite qualifiée d'« historique » — sa deuxième sortie hors de l'espace AES depuis sa prise de pouvoir. Tebboune a alors déclaré : « Nous mettons fin à une période inévitable de froid ». La décision de tenir la Grande Commission mixte avant fin du premier semestre 2026 a été prise à cette occasion. Le Niger a ainsi rompu avec la solidarité de bloc de l'AES en normalisant seul avec Alger, tandis que les relations Algérie-Mali restent profondément dégradées.
Trois méga-projets au cœur du corridor transsaharien
Le gazoduc transsaharien, arlésienne devenue priorité stratégique
Le TSGP (Trans-Saharan Gas Pipeline), projet phare de la coopération, relierait Warri (delta du Niger, Nigeria) à Hassi R'Mel (Algérie) sur environ 4 128 à 4 200 km, traversant le Niger sur 841 km. D'une capacité de 30 milliards de m³/an, il permettrait d'acheminer le gaz nigérian vers l'Europe via les gazoducs existants Transmed (vers l'Italie) et Medgaz (vers l'Espagne). Le coût est estimé entre 13 et 20 milliards de dollars, avec une structure de propriété répartie entre Sonatrach (Algérie), NNPC (Nigeria) et SONIDEP (Niger, 10%).
Né dans les années 1970, concrétisé par un premier protocole d'entente Sonatrach-NNPC en 2002, puis déclaré faisable en 2006, le projet a stagné pendant deux décennies pour des raisons sécuritaires, financières et géopolitiques. La crise énergétique européenne post-2022 l'a relancé : un MoU tripartite a été signé à Alger le 28 juillet 2022, et une 4ème réunion du comité de pilotage s'est tenue à Alger le 11 février 2025, aboutissant à trois accords dont le mandat à Penspen (bureau d'études britannique) pour actualiser l'étude de faisabilité. Le 16 février 2026, Tebboune a annoncé le lancement des travaux sur le tronçon nigérien « directement après le Ramadan », sous maîtrise d'ouvrage de Sonatrach. Le 17 mars 2026, une équipe technique de Sonatrach s'est rendue à Niamey pour collecter les données du tracé et examiner le cadre réglementaire. Pour le Niger, le TSGP représente des revenus de transit et l'émergence comme pays pivot entre l'Afrique de l'Ouest et la Méditerranée — bien que des défis majeurs persistent : financement non bouclé, sécurité sahélienne, concurrence du gazoduc Nigeria-Maroc (5 600 km, projet rival soutenu par Rabat), et incertitudes sur la demande européenne à long terme.
La route transsaharienne, bientôt achevée après six décennies
La route transsaharienne (TAH 2), axe de 4 500 km reliant Alger à Lagos (réseau total de 9 022 km avec ses branches tunisienne, malienne et tchadienne), est le plus ancien des trois projets, initié en 1962. Son taux d'achèvement global atteint environ 90% — soit 8 222 km sur 9 768 km. La section algérienne (2 400 km) est intégralement achevée. La section nigérienne (1 950 km) est à 97% : le tronçon Arlit-Assamaka (225 km) a reçu sa réception provisoire en mai 2022, celui de Tanout-Zinder (138 km) a été inauguré en août 2021. Il reste environ 12 mois de travaux pour le revêtement final et les aménagements connexes. Le financement côté nigérien s'élève à 175 millions de dollars, dont 68% proviennent du Fonds Africain de Développement (BAD), complétés par la BID, la BOAD, et plusieurs fonds arabes. Le 19 mars 2026, le ministre algérien du Commerce extérieur a tenu une réunion pour « transformer la route transsaharienne en corridor économique performant » dans le cadre de la ZLECAf — signe que cette infrastructure est désormais vue comme un levier d'exportation algérien vers l'Afrique subsaharienne.
La dorsale fibre optique, à 97% d'achèvement
Le projet de dorsale transsaharienne à fibre optique (DTS), inscrit dans le NEPAD, vise à interconnecter Alger à Abuja sur environ 4 350 km. Le tronçon algérien (2 600 km) est achevé depuis 2019. Le tronçon nigérien comprend 1 031 km de câble sur cinq axes stratégiques (dont Arlit-Assamaka vers l'Algérie, 220 km) et un data center national Tier III à Niamey, pour un coût de 43 millions d'euros financé principalement par la BAD. Au 29 janvier 2026, le taux d'exécution atteignait 97%, avec une réception provisoire des tronçons de fibre le 14 novembre 2025. Pour le Niger, dont le taux de pénétration internet est d'environ 15%, cette infrastructure représente un levier de désenclavement numérique majeur : accès aux câbles sous-marins via l'Algérie, réduction des coûts de connectivité, et développement de services numériques.
Un quatrième projet complète ce tableau : l'Algérie offre au Niger une centrale électrique de 40 MW (deux turbines à gaz) à Gorou Banda, Niamey, réalisée par Sonelgaz au profit de NIGELEC. Un mémorandum a été signé le 26 février 2026 et les équipes techniques sont déjà sur site.
L'échiquier géopolitique sahélien en recomposition
Le rapprochement algéro-nigérien s'inscrit dans un contexte de reconfiguration profonde des alliances au Sahel. Plusieurs dynamiques convergentes l'expliquent.
La rivalité Algérie-Maroc constitue un moteur fondamental. Rabat a lancé en novembre 2023 son « Initiative Atlantique » pour offrir un accès maritime aux pays enclavés du Sahel via le port de Dakhla, et promeut un gazoduc concurrent Nigeria-Maroc de 5 600 km. Les ministres des Affaires étrangères des trois pays AES ont été reçus par Mohammed VI en avril 2025. L'Algérie, qui soutient le Front Polisario, perçoit cette offensive marocaine comme un encerclement stratégique. Le TSGP et les projets d'infrastructure sont sa réponse directe.
Au sein de l'AES, la normalisation sélective du Niger avec Alger — sans le Mali, dont les relations avec l'Algérie restent toxiques depuis Tinzaouatine — expose les fissures internes de la Confédération. L'ISS Africa note toutefois qu'un protocole de coordination diplomatique adopté au 2ème sommet AES (décembre 2025) rend « improbable » que Niamey ait agi sans consulter Bamako. Parallèlement, l'Algérie amorce un dégel avec le Burkina Faso — le ministre Arkab s'y est rendu en février 2026 avec un programme de 50 milliards FCFA pour les infrastructures minières et énergétiques.
Le retrait des puissances occidentales ouvre un espace. La France a été expulsée successivement du Mali (2022), du Burkina (2023), du Niger (2023), du Tchad et du Sénégal (2025). Les États-Unis ont imposé un ban de voyage aux pays AES en janvier 2026. Quant à la Russie, dont les forces paramilitaires (Africa Corps, successeur de Wagner) sont présentes au Mali et au Niger, ses résultats sécuritaires sont jugés « décevants » — le JNIM a imposé un blocus de Bamako depuis septembre 2025. Le Carnegie Endowment observe que « la Russie répète les erreurs de la France ». L'Algérie se positionne comme alternative crédible : puissance régionale, fournisseur d'énergie, partenaire sécuritaire sans troupes au sol, et promoteur de « solutions africaines aux problèmes africains ». Sa doctrine de non-ingérence et de refus des bases militaires étrangères résonne auprès des régimes sahéliens soucieux de souveraineté.
Le discours de Ghrieb à Niamey a explicitement articulé cette vision : « L'avenir du Sahel et de l'Afrique doit être façonné par ses propres enfants, à travers des solutions locales, inclusives et souveraines, fondées sur le dialogue, la solidarité et le rejet des ingérences étrangères. »
Des échanges commerciaux dérisoires mais un potentiel immense
Le commerce bilatéral formel reste extrêmement modeste : environ 36 millions de dollars en 2023, avec une balance massivement en faveur de l'Algérie (35,4 M$ d'exportations algériennes contre seulement 556 000 $ d'exportations nigériennes). L'Algérie exporte principalement des farines de blé (8 M$), des fruits (7 M$) et des pâtes (4 M$). Mais ces chiffres officiels sont trompeurs : le commerce transfrontalier informel dépasse 150 millions de dollars selon des études académiques, avec des marges de 20-30% pour les populations frontalières — les statistiques officielles ne captant que moins de 3% du commerce réel.
C'est précisément ce décalage que les deux gouvernements entendent combler. Les propositions de Ghrieb — marchés frontaliers organisés, zone de coopération frontalière intégrée, Conseil d'affaires activé — visent à formaliser et amplifier ces flux. L'Algérie ambitionne d'établir des zones de libre-échange avec cinq pays voisins dont le Niger, dans le cadre plus large de la ZLECAf que les deux pays ont ratifiée. L'achèvement de la route transsaharienne et la mise en service du corridor économique pourraient transformer structurellement ces échanges.
Deux Premiers ministres aux profils complémentaires
Ali Mahaman Lamine Zeine, né en 1965 à Zinder, est un financier de formation : diplômé de l'ENA de Niamey et du CEFEB de Marseille, il a fait carrière entre la Banque Africaine de Développement (représentant résident au Tchad, en Côte d'Ivoire et au Gabon) et les cabinets ministériels nigériens. Directeur de cabinet du président Tandja puis ministre de l'Économie et des Finances pendant sept ans (2003-2010), il a été nommé Premier ministre par le CNSP le 7 août 2023, six jours après le coup d'État. Son profil de technocrate financier international en fait un interlocuteur crédible pour les partenaires économiques.
Sifi Ghrieb, né en 1971 à Tébessa, est un industriel et scientifique — titulaire d'un doctorat en chimie physique des matériaux, passé par la direction de centres de recherche et d'entreprises industrielles publiques (ciment, sidérurgie, récupération). D'abord ministre de l'Industrie en novembre 2024, il a remplacé Nadir Larbaoui à la Primature le 28 août 2025 (confirmé le 14 septembre). Son profil incarne la volonté de Tebboune de faire de son second mandat un « quinquennat économique ». C'est sa première visite internationale majeure en tant que Premier ministre.
Conclusion : un retour algérien au Sahel par l'économie
Cette 2ème session de la Grande Commission mixte signale un changement de paradigme dans la stratégie sahélienne de l'Algérie. Après l'échec de sa médiation politique traditionnelle — les Accords d'Alger de 2015 ont été dénoncés par Bamako, la tentative de médiation au Niger a échoué en 2023 — Alger opère son retour par la diplomatie économique et infrastructurelle. Le gazoduc transsaharien, la route Alger-Lagos et la fibre optique ne sont pas de simples projets techniques : ils matérialisent un corridor géoéconomique nord-sud qui positionne l'Algérie comme hub incontournable entre l'Afrique subsaharienne et l'Europe, en concurrence frontale avec l'Initiative Atlantique marocaine.
Pour le Niger, pays enclavé confronté à une pression sécuritaire existentielle et isolé de la CEDEAO depuis janvier 2025, le partenariat algérien offre une profondeur stratégique irremplaçable : accès énergétique, connectivité numérique, débouché commercial nordique et coopération sécuritaire sur 951 km de frontière commune. La rupture avec la solidarité de bloc de l'AES pour normaliser avec Alger traduit un calcul pragmatique : Niamey ne peut se priver de son voisin du nord, quelles que soient les tensions entre Alger et Bamako.
Trois inconnues demeurent. D'abord, la concrétisation du TSGP : annoncé depuis 1970, le projet a traversé un demi-siècle de promesses sans atteindre le stade opérationnel, et le financement de 13 à 20 milliards de dollars n'est pas bouclé. Ensuite, la réaction du Mali : le rapprochement différencié de l'Algérie avec le Niger et le Burkina, mais pas avec Bamako, pourrait fragmenter davantage l'AES ou, au contraire, inciter le Mali à assouplir sa position. Enfin, la durabilité de l'engagement : la coopération algéro-nigérienne a historiquement souffert d'une exécution défaillante — neuf ans entre deux sessions de commission mixte en sont la preuve. La transformation de la « dynamique politique en réalisations économiques concrètes », pour reprendre les mots de Ghrieb, reste le défi central.
moulaye