De Niamey à Ouagadougou : l'AES descend dans la rue contre Bruxelles
Ce samedi 28 mars, des milliers de personnes manifestent simultanément au Niger, au Mali et au Burkina Faso. La cible : une résolution du Parlement européen adoptée le 12 mars, qui exige la libération de l'ancien président nigérien Mohamed Bazoum. Pour la société civile de l'Alliance des États du Sahel, c'est une ingérence de trop. Et derrière Bruxelles, c'est Paris qu'on vise.
Introduction
Juillet 2023. Le général Tchiani renverse Mohamed Bazoum au Niger. Depuis, l'ancien président est détenu dans la résidence présidentielle à Niamey — deux pièces, sans accès à sa famille pendant plus d'un an, sans avocat, avec des soins médicaux limités. Sa fille avait publiquement dénoncé des conditions de vie dégradantes : ses parents se nourrissaient de riz et de pâtes, sans viande ni légumes frais. La famille est même restée sans électricité plusieurs semaines en 2024.
Pendant ce temps, les institutions internationales ont multiplié les appels à sa libération. Mais aucun n'a eu l'effet de la résolution adoptée le 12 mars 2026 par le Parlement européen, avec 524 voix pour et seulement 2 contre. Le texte exigeait la "libération immédiate et inconditionnelle" de Bazoum et de son épouse. Résultat inattendu : loin d'affaiblir la junte de Niamey, il a déclenché une mobilisation populaire sans précédent dans les trois pays de la Confédération des États du Sahel.
Partie 1 — Ce qui se passe ce samedi
Niamey, Bamako, Ouagadougou. Trois capitales, une même journée, un même mot d'ordre. Les organisations de la Veille citoyenne de l'AES — réseau de structures de la société civile des trois pays — ont coordonné des manifestations simultanées pour ce samedi 28 mars. Ce n'est pas une première tentative : une marche de près d'un millier de personnes avait déjà eu lieu à Niamey le 21 mars, une semaine après l'adoption de la résolution. Mais la mobilisation de ce jour vise une tout autre échelle.
L'appel a été relayé par des dizaines d'organisations au Niger, dont les "Forces vives et patriotiques du Niger", ainsi que par leurs homologues maliens et burkinabè. Au Burkina Faso, c'est la Coordination nationale des associations de veille citoyenne (CNAVC) qui pilote la marche-meeting à Ouagadougou. Les rassemblements sont prévus non seulement dans les capitales, mais aussi "dans les villes et les campagnes" selon le texte d'appel officiel.
La Confédération de l'AES avait elle-même ouvert le bal le 19 mars, dans un communiqué signé par le capitaine Ibrahim Traoré, président en exercice du bloc régional. Langage sans détour : "ingérence grave, concertée et délibérée dans les affaires intérieures du Niger." Le texte dénonçait également le "paternalisme rétrograde" de l'Union européenne, avant de conclure que les intérêts économiques et géostratégiques occidentaux expliquaient cette pression politique.
Partie 2 — France en ligne de mire, UE comme vecteur
Pour les organisateurs, la résolution du Parlement européen n'est pas le fond du problème. Elle est l'instrument. La cible réelle, elle, est clairement nommée.
"Il y a la main de la France qui refuse sa défaite historique au Sahel", déclarent publiquement des ONG nigériennes dans une communication relayée par plusieurs médias régionaux cette semaine. Le raisonnement est direct : Paris a perdu ses bases militaires au Niger, au Mali et au Burkina Faso entre 2022 et 2024. La France userait désormais de son influence dans les institutions européennes pour maintenir une pression sur les régimes de transition.
Le texte d'appel à manifester est lui aussi explicite. Il souligne "la complicité de la France et de ses alliés dans l'orchestration de la crise sécuritaire que vivent nos pays depuis plus d'une décennie", et accuse Bruxelles d'un "silence assourdissant" face aux violations des droits humains dans d'autres régions du monde — sous-entendu, en Palestine notamment.
Cette lecture n'est pas partagée par tout le monde. Des voix critiques à l'intérieur du Niger — plus discrètes, pour des raisons évidentes — rappellent que Bazoum reste privé de libertés fondamentales depuis bientôt trois ans, et que les conditions de sa détention ont été documentées par des organisations indépendantes comme Human Rights Watch et l'ACAT. La résolution européenne, aussi instrumentalisée soit-elle, porte sur des faits réels.
Côté international, le Parlement européen a voté en toute connaissance de cause. Le texte cite explicitement les deux pièces où vivent les Bazoum, l'absence de visites familiales, les problèmes cardiaques du fils qui n'a pas pu voir un médecin. 524 eurodéputés sur 555 votants ont jugé que ça valait une résolution d'urgence.
Partie 3 — Ce que ces manifestations révèlent vraiment
Au-delà de l'affaire Bazoum, ce 28 mars marque quelque chose de nouveau. C'est la première fois que la société civile des trois pays de l'AES organise une action politique simultanée à une telle échelle. Ce n'est plus seulement une coordination entre gouvernements militaires — c'est une identité commune qui se construit dans la rue.
La Confédération des États du Sahel, proclamée en juillet 2024, cherchait à transformer l'Alliance défensive en projet politique fédérateur. Ces manifestations coordonnées lui donnent une base populaire visible, au moins en surface. Reste à savoir si cette mobilisation traduit un soutien sincère et massif aux régimes en place, ou si elle est portée par un noyau dur de militants encadrés par des structures proches du pouvoir — une question à laquelle seul le terrain peut répondre.
Pour la CEDEAO, dont le nouveau médiateur Lansana Kouyaté vient d'être nommé pour renouer le dialogue avec l'AES, le signal n'est pas encourageant. Plus les régimes de transition consolident leur base populaire — même par la mobilisation anti-occidentale — moins ils ont intérêt à revenir dans le giron de l'organisation régionale.
Pour la France et l'Union européenne, la leçon est aussi inconfortable : plus elles s'expriment sur la situation intérieure des pays de l'AES, plus elles alimentent le récit de l'ingérence qui légitime les juntes. Un cercle difficile à rompre, et que ni Paris ni Bruxelles ne semblent avoir trouvé comment sortir.
Conclusion
Une résolution avec 524 votes, trois pays dans la rue en réponse, une confédération qui se soude autour du rejet de l'Occident. Le cas Bazoum est devenu bien plus qu'une affaire judiciaire ou humanitaire — c'est un révélateur de fractures profondes entre les États du Sahel et leurs anciens partenaires européens.
À surveiller dans les jours qui viennent : le déroulement réel des manifestations (ampleur, incidents, répression éventuelle), la réaction officielle de Bruxelles et de Paris, et la position des gouvernements de la CEDEAO face à cette démonstration de force régionale.


moulaye
