Niger : les "Domol Leydi" entrent en scène, Niamey arme ses terroirs contre le jihadisme
Le Conseil des ministres du 27 mars 2026 a officialisé la création des "Domol Leydi", des brigades d'autodéfense territoriales composées de volontaires armés. Ces auxiliaires des Forces de défense et de sécurité (FDS) seront recrutés localement, dotés d'armes et d'équipements par l'État, et chargés du renseignement, de la sensibilisation et de l'autodéfense dans leurs terroirs. Ce dispositif ancre la mobilisation générale décrétée en décembre 2025 dans une réalité concrète : impliquer les populations rurales dans leur propre protection. Mais entre promesse sécuritaire et risques d'escalade, la formule mérite qu'on la regarde de près.
Une naissance officielle, un besoin qui dure depuis longtemps
Le Niger est en guerre. Pas une guerre déclarée avec un ennemi en uniforme, mais ce type de conflit diffus, dispersé, qui ronge les zones rurales depuis des années : attaques de jihadistes liés à l'EIGS ou au GSIM dans le Tillabéri, le Tahoua, la région de Diffa. Des villages abandonnés, des paysans qui fuient, des FDS qui ne peuvent pas être partout à la fois.
C'est dans ce contexte que le Conseil des ministres, réuni le vendredi 27 mars 2026 sous la présidence du Général d'Armée Abdourahamane Tiani, a adopté le projet d'ordonnance instituant des organisations territoriales d'autodéfense dénommées "Domol Leydi".
Le nom, en fulfuldé — langue des Peuls du Sahel — signifie "protecteurs de la terre" ou "défenseurs du terroir". Un choix symbolique fort dans une région où la terre et l'identité communautaire sont étroitement liées.
Concrètement, les Domol Leydi sont chargées de missions de sensibilisation, de renseignement et d'autodéfense de leurs terroirs respectifs. Leurs personnels sont choisis parmi les anciens agents des FDS ressortissants des terroirs concernés ou parmi les habitants de ces terroirs, et placés sous l'autorité hiérarchique et opérationnelle du Commandant de la Commission de Mobilisation de la Réserve Militaire.
Ce ne sont donc pas des milices incontrôlées. C'est une force auxiliaire encadrée par l'armée, dotée d'une base légale claire.
Ce que dit le texte — et ce qu'il ne dit pas
Ce dispositif s'inscrit dans le cadre de la mobilisation générale décrétée en décembre 2025, qui autorise la réquisition de personnes et de biens pour la défense nationale et fait obligation à tout citoyen de répondre aux ordres de mobilisation. Les Domol Leydi sont donc la pièce opérationnelle d'un engrenage juridique mis en place depuis trois mois.
Côté avantages, les personnels sont dotés d'armements et d'équipements dont la gestion est assurée par l'État, et bénéficient d'avantages sociaux et pécuniaires déterminés par voie réglementaire. Ce n'est pas bénévole : l'État s'engage à équiper et à rémunérer ces volontaires, ce qui tranche avec les expériences passées.
Ce que le texte laisse dans le flou, en revanche : le nombre de brigades envisagées, les zones prioritaires de déploiement, les mécanismes de contrôle des abus éventuels, et les critères précis de sélection. Ces détails seront "déterminés par voie réglementaire", ce qui signifie que le gros de l'architecture pratique reste encore à construire.
Un modèle régional, une histoire nationale
Le Niger n'invente rien. Il s'inscrit dans une tendance sahélienne bien établie.
À l'instar du Burkina Faso, le Niger aura aussi ses VDP (Volontaires de la Patrie), ces supplétifs des Forces de défense et de sécurité qui participent à la défense opérationnelle du territoire. Au Burkina Faso, les VDP ont été créés en janvier 2020, puis massivement renforcés après le coup d'État d'octobre 2022 sous le régime Traoré.
Mais le Niger a aussi ses propres antécédents. Le pays renoue avec une ancienne stratégie mise en œuvre lors des rébellions des années 90-2000, avec la création des milices d'autodéfense connues sous le nom de "comités de vigilance", dont le fameux Comité de Vigilance de Tassara. Malgré leur contribution dans le retour de la paix, les résultats s'étaient avérés peu concluants, notamment au regard des conséquences constatées par la suite.
Cette histoire récente est à la fois un argument en faveur du dispositif et un signal d'alerte. Les comités de vigilance des années 90 se sont progressivement désintégrés ou dévoyés, faute d'encadrement suffisant. La différence cette fois, c'est que l'État fournit le cadre légal, les armes et la rémunération — trois variables qui manquaient alors.
Avant même cette formalisation, le mouvement M62 avait mis en place des organisations avec des fonctions similaires, mais sans soutien général de l'État. Maintenant, Niamey parraine directement ces organisations de volontaires, ce qui leur permet de s'opposer aux groupes armés avec des armes plus récentes et une structure organisationnelle claire.
Ce que ça change — et ce qu'on doit surveiller
L'avantage concret attendu est structurel : un habitant qui connaît chaque sentier de son village, chaque visage inconnu, chaque mouvement suspect, est une ressource de renseignement que les FDS, en rotation permanente, ne peuvent pas remplacer. L'idée des Domol Leydi, c'est précisément de capitaliser sur cet ancrage local irremplaçable.
Mais les leçons burkinabè invitent à la prudence. Si les gouvernements n'anticipent pas le désarmement et la réintégration des volontaires une fois leur mission accomplie, ils risquent d'être confrontés à des civils armés qui deviennent à leur tour des organisations prédatrices. Ce fut le cas au Nigeria, par exemple, où les taskforces civiles ont utilisé leur statut et leur relative impunité à des fins criminelles.
Il y a aussi la question communautaire, probablement la plus délicate. Au Niger, les zones en crise sont marquées par des tensions intercommunautaires complexes entre communautés agricoles sédentaires et pasteurs peuls. Au Burkina Faso, dans certaines régions, les Peuls ont été exclus des processus de recrutement des VDP, jugés complices des groupes jihadistes — une stigmatisation collective qui a parfois aggravé les fractures au lieu de les réduire. Le Niger devra construire un modèle de recrutement qui intègre toutes les composantes des communautés locales, pas seulement les plus mobilisées politiquement.
Conclusion : la souveraineté par les terroirs
Les Domol Leydi ne sont pas une solution miracle. Elles sont une pièce dans une stratégie plus large : celle d'un État qui, après avoir expulsé les troupes françaises et refusé les bases militaires étrangères, réoriente sa doctrine sécuritaire vers une mobilisation nationale.
Dans ce cadre, organiser et armer les communautés rurales est cohérent avec la logique de souveraineté défendue par le CNSP depuis juillet 2023. La question n'est plus de savoir si c'est la bonne direction — c'est celle qui a été choisie — mais comment en maîtriser les risques.
Les prochains mois seront révélateurs : déploiement effectif, zones concernées, premiers résultats de terrain, et surtout, capacité de l'État à maintenir un encadrement réel sur ces brigades une fois qu'elles seront armées et opérationnelles. Le Niger a une occasion de transformer l'échec des comités de vigilance des années 90 en un modèle abouti. Il a aussi exactement les mêmes travers à éviter.
À suivre de près.


moulaye
