La CEDEAO envoie Lansana Kouyaté négocier avec l'AES — mais les trois pays sont dans la rue ce matin
L'organisation régionale vient de nommer un médiateur expérimenté pour renouer avec le Mali, le Niger et le Burkina Faso, un an et deux mois après leur retrait officiel. Bon profil, bon timing ? Peut-être pour le premier. Sûrement pas pour le second. Ce 28 mars, les trois pays sont simultanément dans la rue pour rejeter une ingérence occidentale. L'ambiance ne plaide pas pour une réconciliation rapide.
Introduction
Le 29 janvier 2025, la CEDEAO actait officiellement ce que tout le monde savait depuis un an : le Mali, le Niger et le Burkina Faso quittaient l'organisation. Fin d'un divorce annoncé depuis les coups d'état successifs — 2021 au Mali, 2022 au Burkina, juillet 2023 au Niger. L'Alliance des États du Sahel était née. La CEDEAO perdait trois membres, 72 millions d'habitants, et une bonne partie de sa crédibilité dans la région.
Depuis, les deux blocs coexistent dans une relation tendue, faite de déclarations d'hostilité côté AES, et de silence prudent côté CEDEAO. La zone de libre-échange a été maintenue provisoirement "jusqu'à nouvel ordre". Les passeports des trois pays sont encore reconnus. Mais les ponts institutionnels sont rompus, et la Cour de la CEDEAO a rejeté en mars 2025 toutes les affaires concernant les ressortissants des trois pays — les privant ainsi d'un recours juridique régional.
Le 25 mars 2026, la CEDEAO a tenté de changer de page. Julius Maada Bio, président en exercice de l'organisation et chef de l'État sierra-léonais, a officiellement nommé Lansana Kouyaté négociateur en chef auprès des pays de l'AES. Mandat de trois mois renouvelables. Mission : "relancer un dialogue inclusif". Le choix de l'homme est soigné. Le moment est compliqué.
Partie 1 — Qui est Kouyaté, et ce qu'on lui demande de faire
Lansana Kouyaté, 75 ans, n'est pas un inconnu dans les arcanes de la diplomatie africaine. Guinéen, il a été Secrétaire exécutif de la CEDEAO de 1997 à 2002 — il connaît donc l'organisation de l'intérieur, ses mécanismes, ses angles morts. Avant ça, il avait représenté la Guinée aux Nations unies, géré la représentation spéciale en Somalie, et gravi les échelons jusqu'au poste de sous-secrétaire général de l'ONU pour les affaires politiques. En 2007, il avait été nommé Premier ministre de Guinée par Lansana Conté après une grève générale — une nomination de sortie de crise, déjà.
C'est ce profil de pompier-diplomate que la CEDEAO a choisi. Quelqu'un qui a vu les crises de l'intérieur, qui n'est pas nigérian (ce qui est perçu comme un avantage au Sahel, Abuja étant vu comme trop dominant), et qui garde une distance vis-à-vis des jeux politiques actuels.
Son mandat couvre trois axes : relancer le dialogue politique, trouver des solutions sur la libre circulation des biens et des personnes, et avancer sur la coopération sécuritaire. Trois mois pour ça. Renouvelable si besoin.
Sur le fond économique, la pression est réelle pour les deux parties. Le Niger dépend fortement des ports et routes de transit de ses voisins côtiers pour importer carburant, denrées alimentaires et biens manufacturés, et pour exporter ses minerais. Depuis la fermeture de la frontière avec le Bénin en 2023, les opérateurs nigériens transitent par le port de Lomé au lieu de Cotonou — avec des frais logistiques qui ont plus que doublé. Ce surcoût se répercute sur les prix à Niamey. La réconciliation commerciale a un prix, et c'est le consommateur nigérien qui le paie en ce moment.
Partie 2 — Le mur de la politique, ou les limites de la bonne volonté
Le problème n'est pas Kouyaté. C'est le calendrier politique des trois pays.
Les gouvernements du Niger, du Mali et du Burkina Faso ont construit leur légitimité sur une posture : la rupture avec les institutions héritées de l'ère post-coloniale. La CEDEAO est, dans ce récit, l'une de ces institutions — perçue comme un instrument de la France et des puissances occidentales, utilisée pour sanctionner des pays souverains en cas de changement de régime non souhaité. Le refus de rejoindre la CEDEAO n'est pas une position de négociation. C'est une identité.
La preuve ce 28 mars même : pendant que Kouyaté commence à peine son mandat, les sociétés civiles des trois pays sont dans les rues pour dénoncer l'ingérence européenne dans l'affaire Bazoum. Le mot d'ordre est explicite : non à toute pression extérieure sur les affaires internes du Niger. Dans ce contexte, un médiateur mandaté par une organisation régionale vue comme proche de l'Occident part avec un handicap sérieux.
En janvier 2025 encore, le porte-parole du gouvernement burkinabè avait été lapidaire : "La décision du retrait de la CEDEAO est irréversible." Même son de cloche à Bamako et à Niamey. Aucun des trois gouvernements n'a émis de signal d'ouverture depuis.
"On ne revient pas sur une décision souveraine sous la pression d'un médiateur mandaté par l'organisation que l'on a quittée", résumait un analyste sahélien contacté par un média régional en marge de la nomination (source non officielle, non attributée). C'est la question centrale que Kouyaté devra contourner : comment ouvrir un dialogue avec des interlocuteurs qui nient la légitimité de votre mandataire ?
Partie 3 — Ce que cette nomination révèle de l'état de la CEDEAO
Au-delà de Kouyaté, la nomination dit quelque chose sur l'organisation elle-même.
La CEDEAO est sous pression depuis plusieurs années. Elle a perdu trois membres. Elle a été accusée d'avoir voulu intervenir militairement au Niger après le coup d'état de 2023 — un scénario finalement écarté, mais qui a laissé des traces. Le Nigeria, son principal moteur économique et politique, traverse lui-même une période difficile sur le plan intérieur. L'élection du Sierra-Léonais Julius Maada Bio à la présidence en exercice symbolise une tentative d'élargir le leadership au-delà d'Abuja.
La nomination d'un médiateur est, dans ce contexte, un signal envoyé vers l'extérieur autant que vers l'intérieur : la CEDEAO ne renonce pas, elle garde ouverte la porte d'un retour. C'est aussi une réponse aux critiques qui lui reprochent d'avoir géré la crise par l'ultimatum plutôt que par le dialogue.
Le bémol, c'est que trois mois est un délai très court pour dénouer une rupture qui s'est construite sur trois ans et des couches profondes d'hostilité politique. La première tâche de Kouyaté sera sans doute d'obtenir que les trois gouvernements acceptent seulement de le recevoir — ce qui n'est acquis d'avance pour aucun des trois.
Pour le Niger, la question est aussi pratique : la réconciliation avec la CEDEAO signifierait-elle un retour aux pressions sur les questions de gouvernance, de délai de transition, d'élections ? Niamey ne semble pas pressé d'y répondre oui.
Conclusion
Lansana Kouyaté est un bon choix sur le papier : expérimenté, neutre, connaisseur de la maison. Mais la diplomatie sahélienne de 2026 n'est pas celle de 1997. Les gouvernements de transition au Niger, Mali et Burkina Faso ont transformé la rupture avec la CEDEAO en capital politique. Kouyaté ne pourra pas les en déloger en trois mois, et peut-être pas du tout.
Ce que cette mission peut espérer de réaliste à court terme : des contacts informels, une réduction des tensions commerciales, et la préservation du statu quo — libre-échange maintenu, passeports reconnus — pour éviter que la rupture institutionnelle ne devienne rupture économique totale.
À surveiller : la réaction officielle de Niamey, Bamako et Ouagadougou à la nomination (aucune des trois capitales n'avait encore répondu publiquement au moment de la publication). Et la première date de contact entre Kouyaté et ses interlocuteurs — si elle vient.


moulaye
