"C'est la France derrière" : dans les rues de l'AES, la colère contre l'Europe éclate samedi
Le 28 mars, des manifestations simultanees sont prevues au Niger, au Mali et au Burkina Faso pour rejeter la resolution du Parlement europeen exigeant la liberation de Mohamed Bazoum. Derriere la mobilisation, un bras de fer diplomatique qui va bien au-dela du sort d'un ex-president.
Introduction
Il y a un peu plus de deux semaines, le 12 mars 2026, le Parlement europeen adoptait une resolution par 524 voix contre seulement 2, demandant la liberation immediate de Mohamed Bazoum, renverse par le coup d'Etat du 26 juillet 2023. La reaction dans les trois pays de la Confederation des États du Sahel (CES) ne s'est pas fait attendre. Des organisations de la societe civile du Niger, du Mali et du Burkina Faso ont annonce des manifestations populaires simultanees pour le samedi 28 mars 2026. L'organisation coordinatrice, la CNAVC (Coordination nationale des associations de veille citoyenne), est claire : ce n'est pas une simple protestation, c'est une demonstration de souverainete. Trois pays, trois capitales, un meme message.
La date n'est pas choisie par hasard. Le 26 mars 2026 marque l'an 1 de la Charte de la Refondation au Niger. Deux jours apres cette celebration, descendre dans la rue contre l'Europe, c'est inscrire la contestation dans une logique de rupture assumee avec l'ordre international tel que les juntes le percoivent.
Partie 1 — Ce qui s'est passe : une resolution qui a mis le feu aux poudres
La resolution du Parlement europeen du 12 mars n'est pas la premiere tension entre l'AES et les institutions occidentales, mais son score de vote — 524 pour, 2 contre — a ete vecu comme un affront delibere par les autorites des trois pays. Le texte demande la liberation "immediate et sans condition" de Mohamed Bazoum, toujours detenu depuis son renversement en juillet 2023, et appelle a des sanctions contre les responsables de son emprisonnement.
Niamey a reagit en convoquant la chargee d'affaires de l'Union europeenne. La Confederation AES a publie une declaration commune parlant d'"ingerence grave et deliberee dans les affaires interieures" de ses membres. Le president en exercice de la confederation, le capitaine Ibrahim Traore, a qualifie la demarche europeenne d'acte "inamical et irrespectueux envers des peuples souverains".
Les premieres mobilisations ont commence des le 21 mars. Environ un millier de personnes se sont rassemblees a Niamey. Des manifestations similaires ont eu lieu a Ouagadougou. Ces rassemblements spontanes ont valide l'appel a une journee de mobilisation de plus grande ampleur le 28 mars.
Partie 2 — Ce que disent les acteurs
La CNAVC, organisation panafricaine dont plusieurs membres sont actifs dans les trois pays de l'AES, a dresse une liste d'accusation precise. La France est designee nommement comme la puissance qui "utilise son influence au sein des institutions europeennes pour exercer une pression politique sur les États de l'AES, apres avoir perdu ses positions militaires dans la region". Pour les organisateurs, le sort de Bazoum est moins l'enjeu central que le symbole d'une tentative de retour en force de l'Occident par le biais juridique et institutionnel.
"Ce n'est pas Mohamed Bazoum que l'Europe defend, c'est son propre acces au Niger", affirme un representant de la societe civile nigerienne cite par Jeune Afrique. "La resolution est un outil de pression, pas un acte humanitaire."
Du cote des observateurs independants, l'analyse est plus nuancee. La resolution europeenne a certes ete adoptee a une majorite ecrasante, mais les raisons du vote sont heterogenes : certains deputes ont vote par conviction sur les droits de l'homme, d'autres pour signifier leur defiance face aux juntes militaires. L'Europe n'a pas de politique sahel unifiee, et la resolution en est le reflet autant qu'elle en est la cause.
Bazoum lui-meme, toujours detenu dans des conditions dites "difficiles" selon ses proches, a adresse des messages via ses avocats appelant a une solution negociee. Son epouse a rencontre en fevrier des representants de la CEDEAO.
Partie 3 — Enjeux : un bras de fer qui structure une nouvelle geopolitique sahelienne
Les manifestations du 28 mars ne sont pas qu'un evenement d'une journee. Elles s'inscrivent dans une dynamique de rupture progressive et organisee entre l'AES et les institutions occidentales. En moins de trois ans, les trois pays ont expulse les forces militaires francaises, suspendu leur adhesion a la CEDEAO et cree leur propre confederation. La resolution Bazoum leur offre aujourd'hui un motif de mobilisation populaire supplementaire, facile a expliquer et a federer.
Pour le Niger specifiquement, le timing est fort : le 26 mars 2026 est la premiere Journee de la Refondation, un nouveau jour ferie national. Manifester 48 heures plus tard, c'est inscrire la contestation de la tutelle europeenne dans le recit national de la souverainete reconquise.
L'enjeu pour l'Europe est aussi reputationnel. Si les manifestations sont massives le 28, elles enverront un signal a d'autres gouvernements africains tentés par la rupture avec les institutions internationales traditionnelles. Et si elles tournent mal, elles offriront aux autorites de l'AES un pretexte pour durcir encore leurs positions.
A surveiller dans les prochains jours : la taille effective des rassemblements, les evenements incidents eventuel, et la reaction diplomatique de Bruxelles.
Conclusion
La mobilisation du 28 mars est le dernier acte visible d'un divorce qui se consomme lentement entre l'AES et l'ordre international post-independances. La resolution du Parlement europeen a ete le declencheur, mais les racines sont plus profondes : sentiment de condescendance, presence militaire etrangere vecue comme une occupation, et frustration devant des decennies d'aide qui n'ont pas change les conditions de vie. Ce que vont dire les rues de Niamey, Bamako et Ouagadougou samedi ne sera pas seulement une reponse a l'Europe. Ce sera aussi un test grandeur nature de la capacite de l'AES a mobiliser ses populations au-dela des cercles acquis. Et ca, tout le monde regardera.


moulaye
