"Ni injonctions, ni leçons" : le Sahel plante ses drapeaux face à l'Europe

La Confédération des États du Sahel sort les griffes. Après l'adoption par le Parlement européen d'une résolution exigeant la libération de l'ancien président Mohamed Bazoum, le Mali, le Burkina Faso et le Niger ont répondu à l'unisson, le 19 mars 2026, par une déclaration cinglante. Une riposte diplomatique coordonnée qui dépasse largement le cas Bazoum et signe un nouveau chapitre dans la rupture entre l'AES et l'Europe.

"Ni injonctions, ni leçons" : le Sahel plante ses drapeaux face à l'Europe

La résolution qui a mis le feu aux poudres

Le 12 mars 2026, à Strasbourg, 524 eurodéputés sur 526 votants ont adopté la résolution RC-B10-0159/2026. Le texte, porté par cinq groupes parlementaires et présenté par le député français Christophe Gomart (PPE), exige la « libération immédiate et inconditionnelle » de Mohamed Bazoum, l'ancien président du Niger renversé lors du coup d'État du 26 juillet 2023, ainsi que celle de son épouse Hadiza.

Pour Strasbourg, l'urgence est réelle. Depuis bientôt trois ans, Mohamed Bazoum, 66 ans, est retenu dans une aile du palais présidentiel à Niamey. Aucune procédure judiciaire formelle n'a été engagée, en dépit d'une levée de son immunité présidentielle décidée par le CNSP en juin 2024 et d'une accusation de « haute trahison » — chef d'inculpation passible de la peine de mort au Niger. Selon les eurodéputés, l'ancien chef d'État n'aurait ni accès à un avocat, ni droit aux visites familiales, et ne bénéficierait que de soins médicaux limités. Des conditions de détention que le Parlement européen qualifie de « détention arbitraire » contraire au droit international.

À Niamey, la réaction a été immédiate. Le ministère des Affaires étrangères a convoqué la chargée d'affaires de l'Union européenne pour lui signifier la position du gouvernement de transition : cette résolution est une « ingérence inadmissible » dans les affaires intérieures d'un État souverain.


La Confédération du Sahel contre-attaque

Sept jours plus tard, le 19 mars, la Confédération des États du Sahel — qui regroupe le Mali, le Burkina Faso et le Niger depuis la transformation de l'AES en entité confédérale — franchit un cap supplémentaire. La déclaration commune, signée par le capitaine Ibrahim Traoré, président en exercice de l'AES et chef de l'État burkinabè, est un tir de barrage en règle contre le Parlement européen.

Le texte ne mâche pas ses mots. L'initiative européenne y est qualifiée d'« ingérence grave, concertée et délibérée dans les affaires intérieures d'un État souverain membre de la Confédération ». La Confédération dénonce « un groupe d'acteurs connus, animés par un paternalisme rétrograde, nostalgiques d'un passé colonial révolu et guidés par la préservation d'intérêts économiques et géostratégiques inavoués ».

Ton souverain, rejet catégorique et charge idéologique : le message est clair. « La Confédération des États du Sahel ne reçoit ni injonctions ni leçons en matière de gouvernance », affirme le texte, avant de prédire que cette résolution « n'aura aucun effet » sur la trajectoire politique des États du Sahel.

Le lendemain, 20 mars, plusieurs médias africains relayaient la déclaration avec des titres éloquents : « L'Europe s'immisce dans l'affaire Bazoum et provoque la colère noire des pays de l'AES. »


Niamey sur la même ligne, le CCR enfonce le clou

Le Niger n'avait pas attendu la déclaration de l'AES pour réagir. Dès le 17 mars, soit cinq jours après l'adoption de la résolution, le Conseil consultatif de la Refondation (CCR) — l'organe qui fait office de parlement de transition au Niger — avait adopté sa propre déclaration de « profonde indignation ».

Dans ce texte, le CCR reproche au Parlement européen son « caractère sélectif et partial », l'accusant de « s'immiscer délibérément dans les affaires intérieures du Niger » tout en gardant le silence sur d'autres violations du droit international. Le Conseil rappelle que depuis le renversement du régime Bazoum en juillet 2023, le Niger a engagé « un processus irréversible de reconquête de sa souveraineté », formalisé lors des Assises nationales de février 2025. Un choix, souligne le CCR, qui « ne saurait être renversé par des prescriptions émanant d'acteurs extérieurs ».

La CCSN (Coordination de la société civile nigérienne) a elle aussi rejeté « toute pression politique extérieure », ajoutant une voix citoyenne à ce front du refus.


Derrière Bazoum, une guerre de légitimité

Ce qui se joue dans cet échange diplomatique va bien au-delà du sort d'un homme. Depuis 2023, les trois pays de l'AES ont rompu avec la plupart de leurs anciens partenaires occidentaux — retrait des troupes françaises, dénonciation d'accords de défense, expulsion d'ambassadeurs — tout en développant de nouvelles alliances avec la Russie, la Turquie et d'autres partenaires.

La résolution européenne intervient dans ce contexte de rupture consommée. En exigeant la libération d'un président qu'ils considèrent comme un symbole de l'ancien ordre pro-occidental, les eurodéputés touchent directement à la légitimité du CNSP nigérien et, par extension, à celle de l'ensemble de la Confédération.

Analysts étrangers et observateurs africains s'accordent à voir dans la réaction de l'AES une démonstration de cohésion politique intentionnelle. La déclaration commune des trois chefs d'État envoie un signal : l'AES parle d'une seule voix sur les sujets jugés essentiels à la souveraineté de ses membres.

Côté européen, la résolution — aussi unanime soit-elle (524 voix sur 526) — n'est pas contraignante. Elle n'implique aucune sanction automatique. Mais elle maintient une pression symbolique et diplomatique sur la junte nigérienne, dans une période où les relations UE-Sahel sont à leur point le plus bas depuis des décennies.


Que surveiller dans les prochains jours ?

L'affaire Bazoum n'est pas près de se clore. Plusieurs signaux méritent attention dans les semaines à venir : l'UE annoncera-t-elle des mesures concrètes à la suite de cette résolution ? Le Niger adoptera-t-il une posture encore plus dure vis-à-vis de Bruxelles ? Et surtout, quelles sont les véritables conditions de santé de Mohamed Bazoum, dont aucune information vérifiable n'a filtré depuis plusieurs mois ?

Ce qui est certain, c'est que cette résolution a servi de détonateur à une réaffirmation politique majeure de la Confédération des États du Sahel. Pour Niamey, Bamako et Ouagadougou, le message à l'Europe est désormais formulé sans ambiguïté : la souveraineté, ce n'est pas négociable.