Niger-Algérie : une centrale électrique, 20 accords, et un gazoduc qui change tout
En trois jours de travaux à Niamey, le Niger et l'Algérie ont signé une vingtaine d'accords de coopération et posé la première pierre d'une centrale électrique de 40 mégawatts. Derrière l'événement protocolaire, c'est une refonte complète de la carte énergétique et diplomatique du Niger qui se dessine. Et le gazoduc transsaharien, projet géant longtemps au point mort, vient de redémarrer pour de vrai.
Introduction
À Niamey, les délestages ne sont pas un sujet politique. Ils sont une réalité quotidienne. Commerces fermés à la tombée de la nuit, générateurs qui vrombissent dans les quartiers, climatiseurs qui ne se rallument jamais au bon moment. Le Niger est l'un des pays les moins électrifiés d'Afrique : moins de 20 % de la population a accès à l'électricité, et la capitale elle-même subit des coupures récurrentes depuis des années.
Depuis le coup d'état de juillet 2023, la situation s'est aggravée. Le Nigeria, sous pression de la CEDEAO, avait suspendu ses livraisons d'électricité vers le Niger pendant plusieurs semaines. Le réseau s'est fragilisé davantage. En 2025, trois pylônes effondrés côté nigérian ont plongé Niamey, Dosso et Tillabéri dans le noir pendant des semaines. L'État a fini par nationaliser la NIGELEC en juin 2025, reconnaissant implicitement que la gestion du secteur ne pouvait plus rester entre des mains privées.
C'est dans ce contexte que les Premiers ministres du Niger et de l'Algérie se sont retrouvés à Niamey les 23 et 24 mars 2026 pour la deuxième session de la Grande Commission mixte de coopération. Mahamane Lamine Zeine et son homologue algérien Sifi Ghrieb ont signé une vingtaine d'accords, mais c'est la pose de la première pierre de la centrale électrique "de la solidarité" à Goro Banda qui a donné son sens symbolique et concret à la rencontre.
Partie 1 — Ce qui a été signé, et ce que ça représente
La liste des domaines couverts par les accords est longue : défense et sécurité, énergie, commerce, télécommunications, transports, santé, agriculture, formation, enseignement supérieur, jeunesse et sports. Sur le papier, c'est une coopération quasi-totale entre les deux pays. Dans les faits, c'est une architecture de relations bilatérales qui se construit pièce par pièce depuis la visite du général Tiani à Alger en février.
Le clou de la commission, c'est la centrale électrique. 40 mégawatts, site de Goro Banda à Niamey, livraison annoncée pour la fin juin 2026. La dénomination officielle — "centrale de la solidarité algéro-nigérienne" — ne doit rien au hasard. Elle est à la fois une promesse concrète et un message politique : l'Algérie vient combler un vide que le Nigeria, sous pression de la CEDEAO, avait laissé depuis 2023.
40 mégawatts, ce n'est pas énorme à l'échelle d'un réseau national. Mais c'est une injection significative pour un pays dont la capacité totale installée tourne autour de 250 mégawatts pour plus de 26 millions d'habitants. Et surtout, c'est une rupture de dépendance : le Niger réduit son exposition au bon vouloir nigérian sur l'alimentation électrique de sa capitale.
À côté de la centrale, l'autre annonce majeure concerne le gazoduc transsaharien. Sonatrach avait déjà dépêché une équipe technique à Niamey le 17 mars pour recueillir les données de tracé sur le sol nigérien. La commission a confirmé l'engagement : les travaux sur le tronçon nigérien seront lancés après le Ramadhan. Un calendrier court, qui tranche avec les décennies d'atermoiements autour de ce projet.
Partie 2 — Le TSGP : pourquoi ce coup de départ mérite attention
Le gazoduc transsaharien, ou TSGP, n'est pas une idée nouvelle. Le projet date des années 1970. Il prévoit un pipeline de 4 128 kilomètres reliant les gisements gaziers du Nigeria à l'Algérie, en traversant le Niger. De là, le gaz filerait vers l'Europe via les infrastructures existantes. Capacité estimée : entre 20 et 30 milliards de mètres cubes de gaz naturel par an. Coût total du projet : 13 milliards de dollars.
Pendant cinquante ans, ce projet a ressemblé à un mirage. Les négociations avançaient, les accords se signaient, et les travaux ne démarraient jamais. Ce qui change en 2026, c'est la conjonction de plusieurs facteurs : l'urgence européenne de diversifier ses sources de gaz depuis la guerre en Ukraine, la volonté algérienne d'imposer sa centralité logistique en Afrique, et le repositionnement géopolitique du Niger qui cherche des partenaires alternatifs après la rupture avec la France et le refroidissement avec la CEDEAO.
"La sécurité de l'Algérie est la sécurité du Niger, et la sécurité du Niger est la sécurité de l'Algérie", a déclaré le Premier ministre algérien Sifi Ghrieb lors de son passage à Niamey — citation reprise par la presse des deux pays. Une formule courte qui dit beaucoup sur la nature du rapprochement : il ne s'agit pas seulement d'accords commerciaux, mais d'une solidarité stratégique assumée.
Du côté nigérien, le Premier ministre Mahamane Lamine Zeine a insisté sur la dimension de "matérialisation" de ces accords. "Nous voulons passer des déclarations aux actes", aurait-il indiqué en séance (selon des sources proches des négociations, cette formulation n'a pas été reproduite dans un communiqué officiel vérifiable). Le fait que Sonatrach ait envoyé ses techniciens sur le terrain avant même la fin de la commission va dans ce sens.
Partie 3 — Ce que ça change pour le Niger, et les questions qui restent
Pour les Nigériens, la question centrale n'est pas diplomatique. Elle est électrique — au sens littéral. Si la centrale de Goro Banda est livrée en juin 2026 comme annoncé, ce serait la première infrastructure énergétique significative construite sur le sol nigérien depuis plusieurs années. Et elle viendrait réduire une vulnérabilité que le coup de force de la CEDEAO en 2023 avait mise à nu : le Niger ne contrôle pas sa propre alimentation électrique.
Sur le TSGP, les enjeux dépassent largement les frontières du Niger. Pour l'Algérie, réussir à faire passer ce gazoduc consoliderait son statut de puissance énergétique régionale et de pont entre l'Afrique subsaharienne et l'Europe. Pour l'Europe, toujours en quête de gaz non-russe, le pipeline représente un corridor stratégique à long terme. Pour le Nigeria, pays de départ du gaz, c'est une opportunité de valoriser des ressources qui restent encore largement sous-exploitées faute d'infrastructures d'export.
Pour le Niger lui-même, le TSGP représente surtout un potentiel de redevances et de taxes de transit. Ce n'est pas négligeable pour un pays dont les recettes publiques restent contraintes par les sanctions internationales et la réduction des aides au développement depuis 2023.
Quelques questions restent ouvertes. Le délai de livraison de la centrale — trois mois à peine — est ambitieux pour un chantier de cette taille. Des projets similaires sur le continent ont souvent pris du retard. Le financement exact de la centrale n'est pas encore clairement documenté dans les sources disponibles : s'agit-il d'un don, d'un prêt, d'un co-investissement ? La réponse change beaucoup les calculs à long terme pour Niamey. Et sur le TSGP, les 13 milliards de dollars à mobiliser restent une question entière, même si l'engagement opérationnel de Sonatrach représente un signal sérieux.
Conclusion
Le Niger et l'Algérie ont transformé un rapprochement diplomatique amorcé en février en engagements concrets. Une centrale électrique dont la première pierre est posée, un gazoduc dont les équipes techniques sont sur le terrain, et une vingtaine d'accords qui couvrent presque tous les secteurs stratégiques. C'est plus qu'un geste symbolique.
Ce qui se joue ici, c'est la reconfiguration durable des dépendances énergétiques et diplomatiques du Niger. Après la France, après la CEDEAO, c'est désormais vers Alger que Niamey se tourne pour trouver des appuis concrets.
À surveiller : la livraison effective de la centrale en juin, le calendrier réel des travaux TSGP, et la question du financement — les deux gouvernements n'ont pas encore détaillé publiquement les modalités exactes des engagements pris à Niamey.


moulaye
