Niger : un an de Refondation, entre ruptures assumées et chantiers ouverts

Tiani a présenté le bilan de la première année de la Charte de la Refondation le 26 mars 2026. Nationalisation de l'uranium, 64 unités industrielles, sécurité "stabilisée" : les autorités revendiquent des acquis concrets. Sur le terrain, les Nigériens attendent encore que ces chiffres changent leur quotidien. Entre ce qui a basculé et ce qui reste à faire, le Niger entre dans la phase la plus délicate de sa transition.

Niger : un an de Refondation, entre ruptures assumées et chantiers ouverts

Le 26 mars 2025, le Conseil National pour la Sauvegarde de la Patrie (CNSP) promulguait la Charte de la Refondation, texte fondateur qui remplace provisoirement la constitution suspendue après le coup d'État de juillet 2023. Un an plus tard, jour pour jour, le général Abdourahamane Tiani s'est adressé à la nation pour dresser le bilan de cette première année. La date est désormais officiellement inscrite dans le calendrier républicain comme Journée nationale de la Refondation, instituée par décision du Conseil des ministres du 3 mars 2026.

Le thème retenu cette année dit beaucoup sur l'état d'esprit des autorités : "Engagement collectif au service de la Patrie." Un slogan qui appelle à la mobilisation dans un pays où la transition militaire dure depuis bientôt trois ans, et où la durée totale fixée par la Charte est de 60 mois — soit jusqu'en mars 2030.


Ce qui a réellement changé : les ruptures sont là

Sur certains fronts, il faut reconnaître que quelque chose a effectivement bougé. La rupture la plus structurelle, c'est la nationalisation de l'uranium.

En juin 2025, l'État nigérien a nationalisé la SOMAIR — Société des Mines de l'Aïr — filiale du groupe français Orano, anciennement Areva. C'est un acte de souveraineté rare dans l'histoire du Niger, pays qui extrait de l'uranium depuis 1971 sans que ses populations n'en aient jamais bénéficié pleinement. La SOMAIR représente à elle seule une production cumulée de 81 861 tonnes d'uranium depuis le début de ses activités. Et selon les données disponibles, 86,3 % de cette production avait historiquement été retirée par Orano, contre seulement 9,2 % par la SOPAMIN, la société nigérienne d'État — en totale contradiction avec les règles d'actionnariat.

Tiani l'a dit sans détours dans son discours : "Nous avons non seulement nationalisé notre uranium, mais aussi réussi à maintenir sa production avec nos propres ressources et compétences." Ce n'est plus seulement une déclaration politique. C'est une réalité opérationnelle. Le Niger extrait et vend désormais son uranium sans passer par Paris.

Sur le plan institutionnel, le chef de l'État affirme que "toutes les institutions prévues par la Charte ont été installées et l'exercice du pouvoir repose désormais sur le droit." Les organes consultatifs, le Conseil National de Transition, les mécanismes de gouvernance prévus par le texte — ils existent sur le papier. C'est un minimum, mais c'était loin d'être acquis au lendemain du coup.


64 unités industrielles et 7 000 emplois : les chiffres qui interrogent

Les autorités mettent en avant deux chiffres phares : 64 unités industrielles créées et plus de 7 000 emplois générés en un an. Si ces chiffres sont exacts, c'est significatif pour une économie nigérienne qui tourne essentiellement autour de l'agriculture de subsistance, de l'élevage et des ressources minières.

Mais le journaliste honnête doit poser la question : vérifiés par qui ? Aucune source indépendante — ni le FMI, ni les organisations professionnelles nigériennes, ni la presse régionale — n'a publié d'audit de ces données pour l'instant. Adjigana Fatoumata, actrice de la société civile nigérienne, note que "la stratégie de communication des autorités actuelles est radicalement différente de celle du régime précédent — on nous dit ce qui a été réellement fait et ce qu'ils présagent de faire." C'est une reconnaissance réelle de la transparence revendiquée. Mais la transparence des annonces n'est pas encore la transparence des comptes.

Ce qui est documenté : la pose de la première pierre d'une centrale électrique algéro-nigérienne de 40 mégawatts à Niamey, le 24 mars dernier. Deux turbines de 20 MW chacune. Mise en service promise pour juin 2026. C'est concret, vérifiable, et s'inscrit dans le nouveau partenariat avec Alger qui commence à produire des résultats tangibles.


Sécurité "stabilisée" : une formule à décrypter

"Stabilisée" est le mot choisi par Tiani. Pas "gagnée". Pas "résolue". Stabilisée.

C'est un choix de mots révélateur. La réalité sécuritaire du Niger reste difficile. Le Sahel représente aujourd'hui près de 50 % des morts liés au terrorisme dans le monde entier, selon les statistiques 2025. Les groupes armés — JNIM affilié à Al-Qaïda et EIGS affilié à l'État Islamique — continuent d'opérer dans les zones de Tillabéri, Tahoua et dans le bassin du lac Tchad.

La réponse des autorités passe désormais par un changement de doctrine. Le Conseil des ministres du 27 mars 2026 a officialisé la création des "Domol Leydi" — "protecteurs de la terre" en fulfuldé — des brigades d'autodéfense territoriales composées de volontaires recrutés dans les communautés locales, armés et encadrés par l'armée nationale. Cette localisation de la sécurité marque une rupture avec l'approche classique des missions étrangères. Elle comporte des risques réels — armement de civils, risques de dérives — mais elle ancre la défense dans les réalités du terrain nigérien.


La transition dans l'AES : un contexte régional qui pèse

Le bilan de Tiani ne se lit pas seul. Il s'inscrit dans une dynamique régionale inédite. Le Niger, le Mali et le Burkina Faso ont constitué l'Alliance des États du Sahel, avec une Confédération en cours de consolidation. Le 28 mars — soit deux jours après les célébrations de la Refondation — des millions de citoyens des trois pays sont descendus dans la rue simultanément pour rejeter la résolution du Parlement européen exigeant la libération de Mohamed Bazoum. Ce niveau de mobilisation populaire transnationale est inédit dans l'histoire récente du Sahel.

Ce contexte d'affirmation souveraine collective donne au bilan de Tiani une résonance qui dépasse les frontières nigériennes. La Refondation n'est plus seulement une affaire intérieure : elle est devenue un symbole dans le débat continental sur la rupture avec les modèles imposés de l'extérieur.


Ce que la deuxième année devra prouver

Un an, c'est peu pour transformer une économie. Mais c'est assez pour poser les bases et, surtout, pour voir si les engagements tiennent.

Les questions ouvertes sont claires. Le calendrier de la transition vers un gouvernement civil : Tiani a dit 60 mois, avec "flexibilité" selon la situation sécuritaire. Cette flexibilité peut devenir un délai indéfini. L'accès des Nigériens ordinaires aux retombées de la nationalisation de l'uranium : la SOPAMIN vend désormais sur le marché ouvert, mais est-ce que les revenus supplémentaires atterrissent dans des services publics améliorés ? La situation humanitaire : la région sahélienne devrait compter 5,6 millions de déplacés d'ici fin 2026. Beaucoup sont Nigériens.

La deuxième année de la Refondation commencera dans un Niger qui a changé structurellement sur quelques points décisifs. La question est de savoir si cette dynamique se traduit, dans les douze prochains mois, en résultats qui touchent la vie des familles de Dosso, de Diffa, de Zinder.