Sahel : la moitié des morts terroristes mondiaux, et maintenant ?
Le Global Terrorism Index 2026 vient de tomber. Le Sahel concentre 51 % des décès liés au terrorisme dans le monde en 2025. Un chiffre qui devrait choquer les capitales mondiales — et qui surtout oblige à poser la vraie question : comment la région en est arrivée là, et qui porte la responsabilité de cet échec collectif ?
En 2007, le Sahel représentait 1 % des morts dues au terrorisme dans le monde. En 2025, cette proportion dépasse 51 %. Ce n'est pas une crise qui s'est installée du jour au lendemain. C'est le résultat de décennies d'État absent, de pauvreté structurelle non adressée, et d'une stratégie sécuritaire extérieure qui a coûté très cher — en vies humaines et en argent — sans jamais régler le fond du problème.
Le Global Terrorism Index 2026, publié par l'Institute for Economics and Peace (IEP), est formel : sur 5 582 morts enregistrées globalement en 2025 dans des violences classées comme terroristes, environ 2 700 l'ont été au Sahel. Et la trajectoire est verticale depuis 2019 — les chiffres ont été multipliés par dix en six ans. Pendant ce temps, la région devrait accueillir 5,6 millions de personnes déplacées de force d'ici fin 2026, contre 4 millions en septembre 2025. Un bond de 40 % en moins d'un an.
51 % : derrière le chiffre, une réalité que les statistiques peinent à capturer
Les deux groupes armés qui dominent la carte des violences sahéliennes sont bien identifiés. Le JNIM — Jama'a Nusrat ul-Islam wa al-Muslimin, affilié à Al-Qaïda — opère principalement au Mali, au Burkina Faso et dans l'ouest du Niger. L'EIGS — État Islamique au Grand Sahara — contrôle des zones dans la région des trois frontières entre Niger, Mali et Burkina, ainsi que le bassin du lac Tchad.
Mais le chiffre de 51 % dit une chose et en cache une autre. Il dit que des milliers de familles sahéliennes paient chaque année un tribut de sang que le reste du monde ne voit pas. Il cache que ces violences ne tombent pas du ciel : elles prospèrent là où le contrat social a été rompu depuis des décennies, là où les populations rurales n'ont ni routes, ni écoles, ni justice accessible, ni État crédible.
ACLED, l'organisation qui recense les victimes de conflits armés dans le monde, fournit des bilans encore plus lourds que l'IEP pour la même période. Entre janvier et avril 2025 seulement, 1 390 incidents sécuritaires ont été répertoriés au Sahel, causant 3 546 morts. Ce n'est plus un pic de crise. C'est une hémorragie chronique.
L'intervention militaire externe a échoué — il faut le nommer
Pendant dix ans, l'opération Barkhane et la force Serval avant elle ont présenté la sécurisation du Sahel comme une priorité française et occidentale. Résultats concrets sur le terrain : le nombre d'attaques a explosé pendant toute la durée de la présence française. Les chefs jihadistes éliminés ont été remplacés. Et les populations, elles, se sont retrouvées coincées entre les groupes armés et des opérations militaires qui, trop souvent, frappaient leurs villages sans distinction.
Ce bilan n'est pas une opinion de Nigerinfos — c'est ce que disent les données. En 2013, quand Barkhane s'est déployée, le Sahel représentait une fraction marginale des violences terroristes mondiales. En 2023, quand les derniers soldats français ont quitté le Niger, la région était déjà devenue le premier foyer mondial du terrorisme.
Gilles Yabi, chercheur béninois fondateur du think tank WATHI — une des rares voix expertes africaines à analyser cette crise en dehors du prisme occidental — l'avait dit avec clarté dans une tribune publiée par le FMI : "La crise sahélienne est avant tout une crise de légitimité du pouvoir étatique. Le terrorisme se greffe sur les tensions communautaires, la marginalisation économique et les failles de gouvernance — pas seulement sur une idéologie religieuse importée."
La réponse des AES : une doctrine en construction, pas encore une solution
Face à ce tableau, l'Alliance des États du Sahel a rompu avec la stratégie héritée. Le Niger, le Mali et le Burkina Faso ont expulsé les forces étrangères, dissous les partenariats sécuritaires classiques et entamé une refonte de leur doctrine militaire.
La création des Domol Leydi au Niger, actée lors du Conseil des ministres du 27 mars 2026, s'inscrit dans cette logique. Ces brigades d'autodéfense territoriale — composées de volontaires issus des communautés locales, armés et encadrés par l'armée nationale — représentent une localisation de la réponse sécuritaire. L'idée : ancrer la défense dans les réalités du terrain, mobiliser les populations comme acteurs de leur propre protection plutôt que comme victimes passives.
C'est une rupture réelle avec le modèle précédent. Mais il serait prématuré d'y voir une solution. Les risques sont documentés partout où ce type de dispositif a été testé : dérives violentes entre communautés, règlements de comptes, affaiblissement du monopole de la force légitime par l'État. Au Burkina Faso, les Volontaires pour la Défense de la Patrie (VDP), créés en 2020 sur un principe similaire, ont produit des résultats ambivalents — des gains locaux réels, mais aussi des accusations de violences contre des civils.
La doctrine AES a le mérite d'exister. Elle devra prouver qu'elle peut tenir ses promesses sans reproduire les erreurs qu'elle prétend corriger.
La crise humanitaire : le visage invisible de la guerre
Les chiffres sécuritaires monopolisent l'attention. Mais derrière eux, il y a 5,6 millions de personnes qui ont quitté leurs maisons, leurs champs, leurs villages. Le HCR projette que ce chiffre atteindra ce niveau d'ici fin 2026 — 5,6 millions de déplacés et apatrides dans la seule région du Sahel élargi.
Et les moyens pour répondre à cette crise ? En juin 2025, les organisations humanitaires présentes dans la région n'avaient reçu que 11 % des financements nécessaires à la mise en oeuvre de leurs plans d'intervention annuels. Le nombre d'organisations opérant dans le Sahel central est passé de 310 fin 2024 à 269 en juin 2025. Moins d'argent. Moins d'acteurs. Plus de déplacés.
Un enfant qui grandit dans un camp de déplacés à Tillabéri sans école, sans perspective d'avenir, est exactement le profil que les groupes armés cherchent à recruter dans cinq ou dix ans. La crise humanitaire non résolue d'aujourd'hui nourrit le terrorisme de demain.
En conclusion
Le GTI 2026 place le Sahel là où des décennies de mauvaise gouvernance, d'État absent et d'interventions militaires mal calibrées l'ont conduit. Le chiffre de 51 % est une sentence qui s'est construite sur le long terme.
La question n'est plus de savoir si la situation est grave. Elle l'est. La question est de savoir si les réponses actuelles — doctrine AES, localisation de la sécurité, rupture avec les partenaires militaires extérieurs — sont à la hauteur d'une crise aussi profondément ancrée dans des causes structurelles. Et si les ressources naturelles que le Niger et ses voisins nationalisent aujourd'hui seront réinvesties dans les services publics qui, seuls, peuvent faire reculer le terreau du jihadisme.
À surveiller dans les prochains mois : les premiers bilans opérationnels des Domol Leydi au Niger, la situation alimentaire dans les zones de conflit avant la soudure de juin-juillet, et les arbitrages de financement humanitaire dans les agences ONU pour 2026.


moulaye
