Trump suspend « Project Freedom », ce que la crise iranienne va coûter au portefeuille nigérien

Donald Trump a suspendu dans la nuit du 5 au 6 mai 2026 son opération « Project Freedom » d'escorte des navires dans le détroit d'Ormuz, après vingt-quatre heures d'activité. Le Brent dépasse les 113 dollars, en hausse de près de 60 % depuis le 28 février. À Niamey, l'essence et le gasoil restent affichés aux mêmes tarifs, mais c'est par le sac de riz, la boîte de médicaments et la pièce détachée de moto que la crise iranienne va frapper le portefeuille des Nigériens.

Trump suspend « Project Freedom », ce que la crise iranienne va coûter au portefeuille nigérien

Donald Trump a suspendu dans la nuit du 5 au 6 mai 2026 son opération « Project Freedom » d'escorte des navires dans le détroit d'Ormuz, après vingt-quatre heures d'activité. Le Brent dépasse les 113 dollars, en hausse de près de 60 % depuis le 28 février. À Niamey, l'essence et le gasoil restent affichés aux mêmes tarifs, mais c'est par le sac de riz, la boîte de médicaments et la pièce détachée de moto que la crise iranienne va frapper le portefeuille des Nigériens.

C'est l'un des paradoxes du moment. Le Niger produit son pétrole brut à Agadem, le raffine partiellement à Zinder, et applique depuis juillet 2024 les tarifs à la pompe les plus bas de l'UEMOA, à 499 FCFA pour l'essence et 618 FCFA pour le gasoil. Cette singularité offre un coussin appréciable face au choc pétrolier mondial. Mais le riz qu'on mange à Niamey vient de l'Inde, les médicaments d'Inde aussi, les motos et les téléphones de Chine, l'huile alimentaire de Malaisie. Tous arrivent par bateau, transitent par les ports d'Afrique de l'Ouest, et leur prix de revient est désormais indexé sur une crise qui se joue à 6 000 kilomètres de là.

Trump met « Project Freedom » sur pause, Téhéran impose sa carte au monde

Sur Truth Social, le président américain a justifié sa décision par « la demande du Pakistan et d'autres pays » et par les « grands progrès » réalisés vers un accord avec Téhéran. « Project Freedom sera mis en pause pour une courte période, le temps de voir si l'accord peut être finalisé et signé », a-t-il écrit. Le secrétaire d'État Marco Rubio a tranché à la Maison-Blanche : « L'opération est finie, Fureur épique, comme le président l'a signifié au Congrès. Nous avons passé ce stade. » Au Pentagone, Pete Hegseth a brandi une menace de riposte « écrasante et dévastatrice » contre toute attaque iranienne, tout en assurant que Washington « ne cherche pas à se battre ».

Du côté iranien, les Gardiens de la Révolution n'ont rien lâché. Tout navire qui s'écartera du couloir « précédemment annoncé par l'Iran » s'expose à « une riposte ferme de la marine » du CGRI, ont-ils déclaré mardi. Une nouvelle carte du détroit, publiée par Téhéran, étend la zone de contrôle iranienne jusqu'à Fujaïrah et Khorfakkan, en territoire émirien. Le 4 mai, un drone a embrasé une zone pétrolière de Fujaïrah, blessant trois ressortissants indiens. Deux autres expatriés ont été touchés à Bukha, dans l'enclave omanaise du Musandam. Les Émirats arabes unis, qui ont claqué la porte de l'OPEP le 1er mai, ont fermé leurs écoles jusqu'au 8 mai.

Sur les marchés, le ballet est brutal. Le Brent a atteint 126,41 dollars au pic du 30 avril, redescendu à 114,44 dollars lundi 4 mai, puis vers 109,87 dollars après l'annonce américaine. Le Pakistan s'impose comme médiateur entre Téhéran et Washington, position inédite qui rebat les cartes diplomatiques. À Erevan, le secrétaire général de l'OTAN Mark Rutte a admis « une certaine déception du côté américain quant à la réaction européenne ». Le gouverneur de la Banque centrale d'Afrique du Sud, Lesetja Kganyago, a parlé le 4 mai à Rhodes University du « plus gros bond de l'inflation des carburants de l'histoire du ciblage de l'inflation ».

L'onde de choc qui remonte les chaînes logistiques mondiales

Quand le baril prend 60 % en deux mois, ce ne sont pas que les pompes qui flambent. C'est tout le fret maritime mondial qui en paye le prix. Le carburant marin (bunker fuel) représente entre 30 et 50 % des coûts d'exploitation d'un porte-conteneurs. Les primes d'assurance pour la traversée du Golfe ont bondi, certains armateurs détournent déjà leurs navires par le Cap de Bonne Espérance, allongeant les voyages depuis l'Asie de dix à quatorze jours et renchérissant mécaniquement le coût du conteneur.

L'Inde, premier exportateur mondial de riz, dont les ports de Kandla et de Mundra bordent la mer d'Arabie, voit ses cargaisons devenir plus chères à acheminer vers l'Afrique de l'Ouest. La Thaïlande, deuxième fournisseur de riz du Niger, expédie depuis Bangkok et Laem Chabang via l'océan Indien. La Chine, premier partenaire commercial du Niger pour les biens manufacturés, expédie depuis Shanghai, Ningbo et Shenzhen. Tous ces flux passent désormais par des routes plus longues, plus chères, plus risquées. Le riz blanc indien, dont la tonne se négociait autour de 380 dollars FOB en début d'année, a déjà entamé sa remontée. Le blé tendre, l'huile de palme malaisienne, l'engrais ouzbek transitant par les ports russes, tout y passe.

Pourquoi le Niger sera frappé par ricochet, pas de plein fouet

Les chiffres officiels ne laissent aucune ambiguïté. Selon le bulletin du commerce extérieur de l'Institut national de la statistique pour le deuxième trimestre 2025, le riz est le premier produit importé au Niger, à hauteur de 63,5 milliards FCFA, suivi des produits pétroliers (35,4 Mds), des médicaments (12,9 Mds), de l'énergie électrique (9,3 Mds), de l'huile de palme (8,7 Mds), du sucre (7,2 Mds) et des véhicules. L'Inde fournit à elle seule 21 % des importations nigériennes, le Nigeria 19,4 %, la Chine 18,4 %, la Thaïlande 4 %, le Japon 3,6 %. Plus de 75 % des biens consommés au Niger arrivent de huit pays, dont sept ont un accès maritime exposé à la crise iranienne.

L'angle mort, c'est la logistique terrestre qui prend le relais. Depuis la fermeture de la frontière béninoise, le port de Lomé est devenu la principale porte d'entrée des marchandises nigériennes, via le corridor Lomé-Kaya-Dori-Téra-Niamey. Cette route est elle-même tributaire du gasoil, dont les transporteurs togolais et burkinabè achètent au prix du marché international, pas au tarif administré nigérien. Pour reprendre la mise en garde du commissaire européen au commerce, qui s'exprimait sur Bloomberg le 5 mai : « Aucune économie importatrice nette de marchandises ne peut espérer rester immunisée contre un choc qui dépasse les 100 dollars le baril. »

Le souvenir de 2023 reste cuisant. Après le coup d'État de juillet, le sac de riz de 25 kg était passé de 11 000 à 17 500 FCFA en moins de deux mois, sous l'effet conjugué des sanctions et de la rupture logistique. Les opérations « Zantchen Kassa, Labou Sanni » de l'OPVN, lancées en juin 2024, avaient ramené le sac à 13 500 FCFA, et le gouvernement avait abaissé en septembre la base taxable de dix produits alimentaires de 25 %. Ces dispositifs amortisseurs sont toujours en place, mais ils sont calibrés pour des chocs de demande intérieure, pas pour une crise géopolitique mondiale qui durerait des mois.

Le test du Sahel et de l'AES

Pour la Confédération AES, la crise pose une question simple. Comment trois pays enclavés, dépendants des ports ouest-africains et des fournisseurs asiatiques, peuvent-ils protéger leurs populations d'un choc qui ne leur appartient pas ? Au Mali, le carburant a déjà été relevé en mars à 875 FCFA le litre d'essence et 940 FCFA le gasoil. Au Burkina, Ibrahim Traoré a confirmé le 2 mai sa décision de maintenir les prix bas, choix budgétairement onéreux. Le Niger tient grâce à sa déflation de -10,2 % enregistrée en janvier 2026 par l'INS, fruit d'une bonne campagne agricole. Mais aucun de ces dispositifs n'est dimensionné pour absorber un renchérissement durable du fret maritime mondial.

Les pistes existent. Mutualiser les achats stratégiques de riz et de médicaments à l'échelle AES, négocier des contrats-cadres avec l'Inde et la Thaïlande dans les mois qui viennent, accélérer les capacités de stockage régionales. Sur le moyen terme, l'autosuffisance rizicole, dont les 6 milliards FCFA injectés en avril dans le périmètre d'Ibohamane à Tahoua sont un signal, devient une priorité de sécurité nationale autant qu'agricole. La centrale algérienne « Solidarité » de 40 mégawatts à Gorou Banda, dont Tebboune a exigé l'achèvement « dans les trois prochains mois » lors du Conseil des ministres algérien du 3 mai, est un autre pan de cette résilience.

Ce que la crise va révéler

L'accord Trump-Téhéran, s'il intervient dans les jours qui viennent, refroidira les marchés. S'il échoue, le Brent peut grimper bien au-delà des 130 dollars, et avec lui les coûts du fret maritime, l'inflation alimentaire mondiale et la facture des importateurs sahéliens. Le Niger paye relativement peu sa propre énergie. Mais il importe presque tout le reste, et c'est là que la crise iranienne se logera, lentement mais sûrement, dans les marchés de Niamey, de Maradi et de Zinder. La meilleure défense ne s'achète pas dans le Golfe. Elle se construit dans les rizières du fleuve, dans les magasins de l'OPVN et dans une diplomatie commerciale AES qui doit cesser d'attendre la prochaine crise pour s'organiser.