57 ans de concession française annulée, 300 millions à trouver — le Niger peut-il tenir son pari uranifère ?
Le 18 mai 2026, deux décisions majeures ont secoué le secteur minier nigérien en moins de 24 heures. Le chef de l'État Abdourahamane Tiani a reçu le PDG de Global Atomic Corporation pour faire le point sur l'avancement du chantier de Dasa, le gisement canadien d'Agadez. Le même jour, le Conseil des ministres annulait officiellement la concession d'Arlit, accordée en 1968 au Commissariat français à l'énergie atomique — aujourd'hui détenu par Orano. Cinq décennies de présence française dans l'uranium nigérien s'effacent d'un trait de plume, pendant qu'un nouveau partenariat tente, tant bien que mal, de prendre le relais.
Dasa, le pari canadien dans le désert d'Agadez
À 105 kilomètres au sud d'Arlit, dans la région d'Agadez, le chantier de la Société des Mines de Dasa (SOMIDA) tourne depuis 2022. C'est là que Global Atomic Corporation, entreprise canadienne cotée à Toronto, développe ce que ses responsables décrivent comme le gisement d'uranium de plus haute teneur actuellement en développement sur le continent africain, dépassé seulement par les gisements du Bassin Athabasca au Canada.
Le 18 mai, le PDG Stephen G. Roman est rentré d'une visite de terrain pour en rendre compte directement au chef de l'État. Le bilan qu'il a présenté est concret : environ 250 millions de dollars ont déjà été investis sur le site, et près de 300 millions de dollars restent à mobiliser pour finaliser le projet. Le site emploie actuellement plus de 700 personnes, dont 95% sont des Nigériens.
La structure du projet est la suivante : Global Atomic détient 80% du capital de SOMIDA, l'État nigérien les 20% restants — 10% en participation gratuite telle que prévue par le Code minier du Niger, et 10% sur une base entièrement payée. Les réserves du gisement sont considérables : le plan minier actuel projette une production de 68,1 millions de livres d'uranium sur une période de 23 ans.
Le fossé entre le discours et le calendrier réel
Lors de la rencontre du 18 mai, Stephen G. Roman a indiqué que les travaux "avancent bien" et que l'État du Niger soutient activement le projet en vue d'une mise en production rapide, garantissant des bénéfices pour le pays et les investisseurs. Le message est optimiste, rassurant, calibré pour les deux publics visés : les autorités nigériennes et les marchés financiers.
Mais les rapports officiels de l'entreprise racontent une histoire plus prudente. En décembre 2025, Global Atomic annonçait que la date de commissionnement de l'usine est désormais estimée au second semestre 2027 — avec une mention explicite que les premières expéditions d'uranium pourraient être retardées à 2028, notamment en raison de difficultés de financement et de logistique. Le PDG lui-même avait évoqué ces obstacles lors d'une interview à la télévision nationale nigérienne.
Ce décalage entre la communication de terrain et le calendrier réel mérite d'être posé clairement. Non pas pour mettre en doute la bonne foi des partenaires, mais parce que les populations d'Agadez et les citoyens nigériens méritent une vision précise de quand ce projet commencera réellement à générer des revenus pour le pays.
Il faut aussi noter que la stratégie de financement repose sur plusieurs sources, dont la U.S. Development Finance Corporation — une banque américaine de développement — dont la participation apporterait non seulement des capitaux mais aussi une assurance contre les risques politiques. Ce financement n'est pas encore finalisé.
Le 18 mai, l'autre décision : la fin d'Orano à Arlit
La rencontre avec Global Atomic n'était pas la seule nouvelle du secteur uranifère ce lundi. Le gouvernement nigérien a officiellement prononcé l'annulation de la concession minière d'Arlit lors du Conseil des ministres du 18 mai 2026. Ce décret met fin à un titre d'exploitation accordé en 1968 au Commissariat à l'Énergie Atomique français, aujourd'hui détenu par Orano Mining.
C'est l'aboutissement d'une rupture engagée bien avant. La Somaïr, filiale d'Orano exploitant l'un des plus importants gisements du pays, a été nationalisée en juin 2025. Le retrait du permis d'Imouraren, autre actif du groupe, avait précédé cette décision en 2024. Le motif formel invoqué pour la concession d'Arlit est financier : en application de la réglementation minière nigérienne, Orano Mining était assujettie au paiement d'une redevance superficiaire fixée à 25 millions de francs CFA par km² et par an. Un état de liquidation lui a été transmis en avril 2025, suivi d'une mise en demeure en septembre 2025. Face au non-paiement, le gouvernement a annulé le contrat.
La Somaïr produisait encore près de 1 300 tonnes de concentré d'uranium par an, un niveau stratégique pour un pays qui fournit environ 4,7% de la production mondiale et qui, jusqu'en 2022, représentait près d'un quart de l'approvisionnement des centrales nucléaires européennes. Les autorités ont décidé de créer une compagnie nationale d'État pour gérer les gisements en remplacement de la Somaïr. Cette nouvelle structure a été nommée Teloua, du nom de la vallée où se trouve la nappe aquifère adjacente à la mine.
Le général Tiani a justifié cette orientation en des termes sans ambiguïté : "Le Niger a le droit légitime de disposer de ses ressources et de les vendre à qui souhaite acheter, dans le respect des règles du marché."
Un secteur en recomposition totale — avec des risques réels
La séquence est nette : le Niger sort d'un modèle de cogestion avec la France, installé dans les années 1970, pour en construire un autre — plus diversifié, plus contrôlé par l'État, mais aussi plus incertain dans sa phase de transition.
D'un côté, le partenariat avec Global Atomic (Canada) sur Dasa représente une alternative crédible sur le plan technique et géologique. De l'autre, Orano a engagé plusieurs procédures d'arbitrage international. En septembre 2025, le Centre international pour le règlement des différends relatifs aux investissements (CIRDI) a prononcé une décision en faveur d'Orano, lui interdisant de vendre l'uranium de la Somaïr nationalisée. Niamey a ignoré cette décision et un convoi d'environ 1 000 tonnes d'uranium a quitté Arlit fin novembre 2025, acheminé via le Burkina Faso vers le port de Lomé.
Cette confrontation ouverte avec le système d'arbitrage international crée un environnement de risque que les futurs partenaires miniers — dont Global Atomic — devront nécessairement intégrer dans leur calcul. Si le Niger peut défaire un accord en vigueur depuis 57 ans, aucun contrat n'est par définition intouchable. C'est le revers d'une souveraineté qu'on ne peut pas critiquer dans son principe, mais dont il faut mesurer les effets sur la crédibilité contractuelle du pays.
Conclusion
Le 18 mai 2026 restera une date charnière pour l'uranium nigérien : fin officielle de la présence française à Arlit, réaffirmation du soutien au projet Dasa. Le Niger est en train de réécrire les règles de l'exploitation de ses ressources — c'est légitime, nécessaire, et longtemps attendu. Mais entre la souveraineté proclamée et les revenus effectivement générés pour les Nigériens, il reste un chemin long à parcourir, une usine à financer et à construire, et une crédibilité internationale à préserver. La question à laquelle les prochains mois devront répondre est simple : le Niger sera-t-il en production à Dasa en 2027, ou l'annonce du 18 mai n'était-elle qu'une nouvelle couche de discours diplomatique ?


moulaye
