Agence de presse de l'AES : Niamey prend la main sur le récit du Sahel

Le Niger accueillera le siège de la future agence de presse de l'Alliance des États du Sahel. Le 18 mai 2026 à Niamey, un comité de 14 membres a été officiellement installé pour bâtir les textes fondateurs de cette structure. Troisième pilier d'un dispositif médiatique confédéral qui existe déjà à Bamako et à Ouagadougou, l'agence nigérienne viendra compléter la radio "Daandé Liptako" et la télévision "Tafouk TV". Une étape de plus dans la guerre des récits que l'AES mène face aux médias occidentaux.

Agence de presse de l'AES : Niamey prend la main sur le récit du Sahel

Un projet né d'une guerre de l'information

Il y a deux ans, quand les premières émissions de Tafouk TV démarraient depuis Bamako, beaucoup y voyaient un geste symbolique. Aujourd'hui, ce qui ressemblait à un signal politique prend la forme d'une architecture médiatique structurée, avec un troisième organe en cours de construction — et cette fois, c'est Niamey qui tient le stylo.

Le Sahel vit depuis 2023 une rupture médiatique profonde. Au Niger, France 24 et RFI ont été coupées dès août 2023, une semaine après le coup d'État qui a porté le général Abdourahamane Tiani au pouvoir. Le 8 mai 2026, l'Observatoire national de la communication (ONC) a franchi un nouveau cap en suspendant neuf médias étrangers supplémentaires — France 24, RFI, l'AFP, TV5Monde, Jeune Afrique, Mediapart et d'autres — pour diffusion de contenus jugés "susceptibles de mettre gravement en péril l'ordre public". Dans ce vide médiatique voulu, l'AES construit sa propre infrastructure de production et de diffusion.

C'est l'atelier d'experts réunis à Ouagadougou du 26 au 30 janvier 2026 qui avait formellement acté le déploiement de l'agence de presse au Niger, aux côtés des deux médias audiovisuels déjà opérationnels. Le 18 mai, ce choix est passé de la décision à l'acte avec l'installation du comité chargé d'en rédiger les textes fondateurs.


Un comité de 14 membres pour construire le cadre juridique d'un outil confédéral

Le comité installé lundi à Niamey n'est pas une commission de plus. Sa mission est précise, lourde et chronométrée : élaborer l'ensemble des textes juridiques nécessaires à la création et au fonctionnement de l'agence de presse AES, définir un schéma organisationnel complet — ressources humaines, équipements, modèle économique — et produire une feuille de route avec des échéances précises.

Ses 14 membres sont issus d'institutions clés : la Présidence de la République, la Primature, l'ONC, les ministères en charge des Affaires étrangères, des Finances et de la Communication, le Secrétariat général du gouvernement, ainsi que l'ONEP (Office National d'Édition et de Presse) et l'ANP (Agence Nigérienne de Presse). Le comité est présidé par la Directrice de la Communication au ministère de la Communication. L'ONEP et l'ANP en sont rapporteurs. Son financement est assuré par le budget national.

En procédant à l'installation, le ministre de la Communication, M. Adji Ali Salatou, a déclaré : "Aujourd'hui nous concrétisons le troisième pilier, l'agence de presse de l'AES qui couvrira la presse écrite, la presse en ligne, ainsi que la gestion et l'animation des comptes officiels de la Confédération sur l'ensemble des réseaux sociaux. Le Niger a l'honneur d'abriter le siège de cette agence."

Les locaux ont déjà été identifiés et réquisitionnés au niveau du Centre régional de production et de formation de Niamey. Une avance logistique qui dit quelque chose sur la volonté de ne pas traîner.


Ce que ça change — et ce que ça ne règle pas encore

L'agence de presse de l'AES ne sera pas qu'un nouveau logo. Elle s'inscrit dans un écosystème pensé comme un contre-dispositif face à ce que les autorités de transition appellent la "guerre de l'information". Tafouk TV diffuse depuis Bamako. Daandé Liptako émet depuis Ouagadougou. L'agence nigérienne, elle, prendra en charge la presse écrite, les médias en ligne et la gestion des réseaux sociaux officiels de la Confédération — le volet numérique, donc, là où se jouent aujourd'hui les batailles de perception.

La logique est cohérente : si l'AES veut contrôler son récit, elle doit disposer de ses propres outils de production, de distribution et d'archivage de l'information. La dépendance aux fils de dépêches occidentaux — AFP en tête — a longtemps conditionné le cadrage de l'actualité sahélienne dans les rédactions du monde entier. Une agence de presse confédérale vise précisément à court-circuiter ce prisme.

Mais plusieurs questions restent ouvertes et méritent d'être posées sans faux-semblant. D'abord, l'indépendance éditoriale : une agence financée par le budget national d'un régime de transition, dont les membres sont issus des ministères, ne sera pas naturellement positionnée pour couvrir les défaillances de ce même pouvoir. Elle sera un outil de souveraineté — pas nécessairement un outil d'investigation. La nuance est importante, et les populations nigériennes la sentiront.

Ensuite, la viabilité économique. Le comité devra proposer un "modèle économique" viable — une tâche complexe pour un média confédéral porté par trois États dont les budgets sont sous pression. Comment l'agence sera-t-elle financée à long terme ? Quelles seront ses recettes propres ? Ces questions n'ont pas encore de réponses publiques.

Enfin, le calendrier. Aucune date officielle de lancement n'a été annoncée. Le comité doit produire une feuille de route "avec des échéances précises" — mais ces échéances ne sont pas encore connues.


Une architecture médiatique continentale en construction

Au-delà du Niger, ce qui se construit est plus large. L'AES est en train de se doter d'une chaîne complète de production et diffusion de l'information : radio, télévision, agence de presse et plateformes numériques. Chaque pays-membre porte un maillon. C'est une logique de mutualisation que d'autres blocs africains — CEDEAO, Union africaine — n'ont jamais réussi à concrétiser à ce niveau d'articulation.

La question de fond, que les experts en communication africaine commencent à poser, est celle de la crédibilité internationale. Une agence de presse n'acquiert de l'influence que si ses dépêches sont reprises, citées, et perçues comme fiables par des acteurs extérieurs. C'est un travail de longue haleine — et une agence d'État, même celle d'une confédération souverainiste, devra prouver qu'elle peut traiter l'information avec une rigueur que ses propres populations lui reconnaissent.

Le Sahel n'a pas besoin d'un organe de propagande de plus. Il a besoin d'un média fort, ancré localement, capable de produire des récits que le monde ne peut pas ignorer. Ce comité installé le 18 mai 2026 est la première brique. Ce qu'on bâtit dessus reste à voir.


Conclusion

L'installation du comité de l'agence de presse AES marque une étape concrète dans la structuration médiatique de la Confédération. Le Niger prend en charge le pilier numérique d'un dispositif qui ambitionne de rééquilibrer les flux d'information sur le Sahel. Mais entre la décision et l'agence opérationnelle, le chemin sera long — et la crédibilité de l'outil dépendra autant de son indépendance éditoriale que de ses ressources. La vraie question, pour les citoyens du Niger, du Mali et du Burkina, est simple : cette agence parlera-t-elle pour eux, ou à leur place ?